Shuganan se pressa à côté de Chagak. Un beau bébé tout gras reposait dans l'herbe à ses pieds. Chagak arracha quelques longs cheveux de sa tête et s'en servit pour nouer le cordon qui allait du nombril de l'enfant à quelque chose sous son suk. Puis elle se pencha et mordit le cordon pour le couper.

Mais elle laissa l'enfant étendu dans l'herbe. Il se mit à crier plus fort en agitant les bras et les jambes.

— Il a froid, dit Shuganan qui voulut passer la bandoulière autour de l'enfant.

— Il faut le laver d'abord, dit Chagak.

Voyant qu'elle ne bougeait pas, Shuganan

demanda :

— Avec de l'eau ou avec de l'huile ?

— Apporte de l'eau. Inutile de gaspiller l'huile.

Mais Shuganan apporta l'eau et l'huile, une peau tannée et plusieurs peaux souples. Il ramassa le bébé et ce contact parut calmer l'enfant. Il trempa un morceau de peau dans l'eau et le serra pour l'assouplir avant de s'en servir pour enlever le sang du corps du bébé. Il l'enduisit ensuite d'huile. L'enfant était bien formé avec de longs bras et un ventre plat.

Shuganan se débattit de nouveau avec la bandoulière et réussit finalement à passer la plus large sous les petites fesses, la bande de cuir permettait aussi de soutenir la tête de l'enfant avant d'aller s'attacher sur l'épaule de Chagak. Mais quand le bébé fut installé, il se rendit compte que Chagak devait d'abord placer la bandoulière, puis y installer le bébé.

Il le tenait avec son bras valide, tout près de son parka.

— Enfile cela, dit-il. Ton fils a froid.

— Il n'est pas mon fils, répondit-elle. Il appartient à Homme-Qui-Tue. Laisse son père s'occuper de lui.

— Chagak, tu as besoin de cet enfant. Il deviendra un chasseur. Il t'apportera de quoi manger. Si tu le laisses mourir, qui s'occupera de toi quand je ne serai plus là ?

— Je chasserai et je pécherai. Je l'ai déjà fait.

— Mais un jour tu deviendras vieille et ce sera au-dessus de tes forces.

— Alors, je n'aurai plus qu'à mourir.

— Chagak, dit Shuganan d'une voix tranquille, un fils ne porte pas toujours l'esprit de son père.

Il essaya de capter son regard, mais elle détourna les yeux.

— Ton fils sera un homme brave. Nous lui apprendrons à se soucier des gens.

A la fin, Chagak se tourna vers Shuganan :

— Est-il fort? demanda-t-elle.

— Oui, dit Shuganan en soulevant le petit corps pour qu'elle voie ses bras, ses jambes, son petit ventre.

Mais elle se détourna encore.

— Je dois d'abord enterrer le placenta.

— Je vais le faire.

— Non, tu serais maudit. Il faut que je le fasse moi-même puisque ma mère ou ma sœur ne sont pas là pour s'en occuper.

Elle se leva avec difficulté. La pluie avait commencé à tomber en grosses gouttes froides. Le bébé se remit à pleurer.

— Porte le bébé dans l'ulaq, dit-elle, je vais revenir.

Elle regarda Shuganan envelopper l'enfant de fourrure et le porter dans l'ulaq.

Elle se dirigea alors vers l'extrémité de la plage, contre les falaises. Elle avait l'esprit vide et se refusait à penser à l'enfant. Il était suffisant que la naissance soit passée.

Elle ramassa un morceau de bois et s'en servit pour creuser un trou.

A l'intérieur de l'ulaq, Shuganan se mit à chanter une berceuse, une mélodie que sa mère lui avait chantée autrefois, mais les mots s'accrochaient dans sa gorge et la chanson qui sortait de ses lèvres était un chant de deuil.

25

Blanche Rivière appela son fils Amgigh — Sang. C'était un nom étrange pour un enfant, mais Kayugh ne fit aucune objection. Le sang était la vie. Quel esprit ne respectait pas le sang ? Une cérémonie eut lieu sur la plage, rapide, sans festivités. On annonça le nom aux vents, au ciel et à la mer, puis on se prépara pour un autre

voyage.

Kayugh remplissait son ikyak quand Petit Canard vint vers lui. Seconde épouse de Longues Dents, Petit Canard était une petite femme ronde. A l'encontre des autres femmes, qui portaient leurs cheveux défaits, tombant sur leurs épaules, ou rentrés sous leurs cols, elle nattait les siens avec des lanières en peau de phoque et les laissait pendre sur son dos en queue de cheval. Petit Canard était timide et parlait peu, mais elle avait un don pour préparer et conserver la viande. Parfois les esprits lui inspiraient aussi ce qui allait se produire au cours des jours suivants. Elle adressa quelques mots à Kayugh, mais sa voix était si basse qu'il n'en comprit pas un seul. En réprimant son irritation, il se pencha pour écouter et entendit :

— Dans trois jours nous arriverons sur une plage. Un esprit m'a dit que ce serait un endroit où il ferait bon vivre, avec des flaques d'eau laissées par la marée et un ruisseau d'eau fraîche...

Elle s'interrompit pour le regarder, détourna les yeux comme s'il lui faisait peur et posa la main sur sa bouche en ajoutant quelque chose.

— Je ne t'entends pas, dit Kayugh, parle plus fort.

— Il y aura des falaises là-bas, dit-elle sans le regarder.

Elle se retourna vers les femmes qui emballaient les provisions, mais tandis que Kayugh la regardait avec inquiétude, elle se raidit et se retourna lentement vers lui.

— Ta femme... dit Petit Canard, avant de s'éloigner sans rien ajouter.

Kayugh sentit une frayeur l'envahir. Qu'y avait-il au sujet de son épouse? Il aperçut

Blanche Rivière au milieu des autres femmes. Elle était pâle et paraissait fatiguée, mais quelle femme ne l'aurait pas été en travaillant le jour pour plaire à son mari et en restant éveillée la nuit pour nourrir le nouveau-né ? Kayugh eut un mouvement de colère contre Petit Canard, puis il se souvint de ce qu elle avait dit au sujet de la plage. C'était une bonne nouvelle. Petit Canard s'était-elle jamais trompée dans ses prédictions ? Peut-être avait-elle voulu dire que Kayugh devrait insister pour que Blanche Rivière travaille moins et se repose davantage?

Il se dirigea vers les femmes. Leurs bavardages s'arrêtèrent et elles le regardèrent. Il posa la main sur la tête de son épouse et la caressa.

— Nez Crochu, dit-il, ma femme va avoir beaucoup de nuits sans sommeil avec notre nouveau fils, pourrait-elle être dispensée de ramer aujourd'hui ?

— Cela ne posera pas de problème, répondit Nez Crochu, mon fils est assez fort pour prendre sa place.

Kayugh regarda l'enfant et vit un éclair de fierté briller dans ses yeux. Oui, ce serait une bonne manière de préparer Premier Flocon à conduire un ikyak. Il se souvint combien cette tâche lui avait paru ardue la première fois. Pagayer dans un ik de femme serait plus facile que de se trouver dans un ikyak d'homme.

— Merci, murmura Blanche Rivière.

Mais quand Kayugh se tourna vers Petit Canard pour voir si elle approuvait sa décision, celle-ci avait la tête baissée sur une botte d'herbe sèche qu'elle nouait.

Le lendemain, ils partirent tôt le matin et naviguèrent jusqu'au coucher du soleil. Ils s'arrêtèrent, alors, pour passer la nuit sur une plage couverte de rochers gros comme des poings. Les femmes récoltèrent assez de bois mort pour faire du feu, mais il n'y avait pas de proches collines pour offrir un abri.

Ils se rassemblèrent en un demi-cercle autour du feu, dos au vent, afin d'abriter les flammes. Les femmes sortirent de la viande sèche. Petit Canard éplucha des pousses de bambous verts et fit cuire à la broche des poissons qu'elle avait attrapés durant la journée, puis elle planta des baguettes dans le sable autour du feu.

L'effort de la journée de voyage avait donné une telle faim à Kayugh qu'il n'attendit pas que le poisson placé devant lui soit complètement cuit, dès que la peau commença à grésiller, il saisit l'une des baguettes plantées dans le sable et se mit à manger.

Quand il eut mangé la moitié du poisson, il tendit la baguette à Blanche Rivière pour lui en offrir l'autre moitié, mais elle secoua la tête.

— Il faut manger, lui dit-il.

— Je vais le faire, dit-elle en essayant de sourire, mais la fatigue se lisait sur son visage et ses yeux étaient cernés de noir, ce qui inquiéta Kayugh.

Les paroles de Petit Canard lui revinrent en mémoire et, durant le reste de la soirée, il surveilla Blanche Rivière. Il fut soulagé de la voir manger et il remarqua qu'elle riait en écoutant les histoires de Longues Dents. Bien qu'elle marchât lentement, en portant une main à son ventre, elle aida les autres femmes à entretenir le feu et à préparer l'endroit pour dormir.

Quand il se coucha pour la nuit, Kayugh avait presque oublié ses soucis.

Tout d'abord le bruit se situa dans les rêves de Kayugh. C'était un cri de mouette, puis le cri d'une femme dans les douleurs de l'enfantement, mais peu à peu il se réveilla et se rendit compte que c'était le cri étouffé d'un bébé.

Il se redressa et, dans le petit jour, il vit que Petit Canard et Longues Dents avaient également été réveillés par le bruit.

— C'est ton fils, dit Longues Dents.

A ces mots, Kayugh ressentit une sorte de vertige. Chez les Premiers Hommes, un bébé ne pleurait pas aussi longtemps que celui-ci l'avait fait. Un bébé restait attaché contre sa mère, au chaud, sous son suk, et il était capable de téter quand il le voulait.

Petit Canard se glissa hors de sa couche et aux yeux de Kayugh ses mouvements étaient trop lents, chaque pas semblait lui coûter. Mais quand il essaya lui-même de se redresser, il sentit ses bras et ses jambes d'une lourdeur de pierre. Aussi resta-t-il assis, comme si l'enfant qui pleurait n'était pas le sien, comme si la femme que Petit Canard secouait n'était pas la sienne.

Petit Canard tourna la tête vers lui et quand elle parla ses mots étaient lents, comme s'ils faisaient partie d'un rêve.

— Elle a saigné, dit-elle, puis elle ajouta plus bas : elle est morte, Kayugh. Un esprit est venu la chercher.

Kayugh ne put ni bouger ni parler. Longues Dents vint près de lui et soudain tout le camp se réveilla.

— Viens, dit Longues Dents, et sa voix donna à Kayugh la force dont il avait besoin.

Il arracha la couverture de ses jambes et se leva.

— Allons sur la plage, reprit Longues Dents, les femmes vont s'occuper de Blanche Rivière.

— Elle est morte, dit Kayugh en regardant Longues Dents comme s'il espérait l'entendre répondre : « Non, elle n'est pas morte, Petit Canard s'est trompée. »

Mais Longues Dents répéta :

— Oui, elle est morte. Puis, prenant le bras de Kayugh, il ajouta : viens avec moi, nous allons contrôler les provisions.

— Où est ma fille ? demanda Kayugh, soudain irrité par l'insensibilité de Longues Dents.

Nez Crochu lui tendit Baie Rouge. La fillette se frottait les yeux d'un mouvement convulsif parce qu'elle avait été réveillée brusquement. Kayugh serra l'enfant contre lui et se détourna du cercle d'hommes et de femmes qui s'était formé devant lui. Il demanda à Nez Crochu :

— Donne-moi mon fils.

Il vit le regard de surprise de Longues Dents et entendit le ricanement d'Oiseau Gris. Nez Crochu hésita et dit :

— Il pleure.

— Donne-moi mon fils, répéta Kayugh en posant Baie Rouge pendant que Nez Crochu allait chercher l'enfant.

Les bras et les jambes du bébé tremblaient de froid et ses cris se transformèrent en gémissements ressemblant à ceux que proféraient parfois les bébés phoques.

— Il a froid, dit Nez Crochu qui se tourna vers Petit Canard pour lui demander d'apporter une fourrure.

Quand il fut enveloppé, le bébé cessa de pleurer comme s'il avait seulement besoin de chaleur. Kayugh prit l'enfant d'abord avec quelque maladresse, puis il le plaça dans le creux de son bras avant de se baisser pour prendre Baie Rouge et s'éloigner du cercle de son peuple.

Kayugh trouva un endroit abrité par des rochers où le sol était sec. Il s'assit et installa

Baie Rouge sur un de ses genoux en laissant son bras gauche reposer sur sa cuisse. Il regarda ses deux enfants. Baie Rouge s'appuya contre lui en fermant les yeux, mais Amgigh tenait ses yeux grands ouverts comme s'il étudiait le visage de son père.

Kayugh pouvait pleurer maintenant avec sa fille à moitié endormie et seul son fils pour le voir. Un fils ne pouvait avoir honte de voir pleurer son père sur la mort de sa femme, mais, bien qu'il souhaitât verser des larmes, Kayugh n'y parvint pas. Il continua à regarder son fils et vit combien il était beau, avec ses fins sourcils et ses grands yeux noirs.

Sa fille aussi était jolie. Elle ressemblait tellement à Blanche Rivière et Kayugh se demanda pourquoi, avec ces deux beaux enfants, l'esprit de Blanche Rivière avait décidé de les quitter. Y avait-il un autre esprit qui fût déjà parmi les Lumières Dansantes qui l'ait enlevée à Kayugh, loin de la terre ? Jambe Rouge aurait-elle fait une chose pareille? Non, au cours de toutes les années où elle avait été l'épouse de Kayugh, Jambe Rouge avait toujours pensé beaucoup plus aux autres qu'à elle-même.

Peut-être Kayugh n'avait-il pas été un bon mari. Peut-être avait-il trop pensé à lui-même et pas assez à ses femmes. Mais non, il avait aimé ses femmes. Et il était un bon chasseur. Les avait-il laissées sans viande? Sans peau de phoque pour travailler? Sans boyaux pour coudre ?

Elles avaient eu une bonne vie ensemble. Ses épouses avaient été comme des sœurs, s'occupant l'une de l'autre. Baie Rouge les appelait toutes les deux « maman ».

Peut-être que ses femmes n'avaient pas choisi de mourir? Peut-être lui avaient-elles été enle-vées parce qu'il n'avait pas assez apprécié ce qu'il possédait.

Il avait été un chasseur honoré dans un grand village. Ils avaient une belle plage, suffisamment de nourriture et, bien que jeune encore, Kayugh avait deux bonnes épouses, un fils poussant dans le ventre de sa mère, une jolie petite fille bien portante. S'était-il jamais attardé à penser combien la vie s'était montrée bonne pour lui ? Il n'aurait su le dire. Il avait tant de choses à penser, la chasse, réparer son ikyak, faire des voyages pour aller troquer la marchandise.

Il avait suffi d'une nuit pour bouleverser sa vie. Une vague — un raz de marée —, quelque chose qui n'arrivait qu'une ou deux fois au cours d'une vie, mais qui avait atteint trois fois en cinq ans le peuple de son village.

Au cours des années précédentes, les pertes n'avaient pas été aussi considérables, mais cette fois seul l'ulaq de Kayugh, celui qui se trouvait à l'endroit le plus élevé, n'avait pas été détruit et beaucoup de gens étaient morts.

Si Petit Canard n'avait pas parlé d'une autre vague, qui allait arriver l'été suivant, peut-être que Kayugh serait resté avec ceux qui avaient décidé de reconstruire le village, mais il avait pensé à sa fille et au bébé à venir, encore dans le ventre de Blanche Rivière, et il avait décidé de chercher un endroit pour eux qui n'apporterait pas toujours la mort.

— Ce n'est pas un bon endroit pour y vivre, avait-il dit aux hommes. La plage est trop basse, trop facilement ouverte à la mer. Les esprits nous envoient des vagues pour nous tuer et rient de notre stupidité. Nous devons trouver une autre plage pour y installer notre village.

Seul Longues Dents l'avait approuvé, puis finalement Oiseau Gris s'était laissé convaincre, mais c'était un homme qui avait peur de tout et Kayugh aurait préféré ne pas l'emmener avec lui.

Oiseau Gris parlait facilement. Dans sa bouche les insultes étaient subtiles, laissant des marques que l'on n'oubliait pas. Mais c'était peut-être sa langue dorée qui lui avait gagné sa jolie femme. Coquille Bleue avait une peau fine et douce, de belles dents blanches, des yeux grands et vifs. Son nom lui-même, rappelant la luminescence de l'intérieur d'une patelle, était beau.

Son père n'avait pas fait le bon choix de mari pour elle. Quand Kayugh avait rencontré la jeune femme pour la première fois, alors qu'elle venait de se marier, elle souriait toujours, riait souvent, maintenant elle était silencieuse, prête à courber la tête si Oiseau Gris marchait sur elle la main levée.

Mais Oiseau Gris était un homme, un chasseur, et qui pouvait refuser à Coquille Bleue et à son enfant à naître une chance de partir vers la sécurité ?

Aussi Coquille Bleue et Oiseau Gris étaient-ils venus avec Kayugh, Longues Dents et leurs familles quand ils avaient quitté leur village. « Partir avait été la meilleure solution, pensa Kayugh, mais si j'étais resté j'aurais peut-être encore deux épouses et je serais capable de garder mon fils. »

— Et maintenant je vais devoir te quitter, dit-il au bébé. Car qui pourrait te nourrir? Si je t'emmène tu finiras par mourir et dans ce cas il vaut mieux que tu restes avec ta mère. Ainsi ton esprit ne sera pas perdu. Elle te guidera vers les Lumières Dansantes. Si je t'emmenais comment trouverais-tu ton chemin si tu devais mourir?

Le bébé regardait son père comme s'il comprenait.

— Tu es trop sage, dit Kayugh, en baissant sa joue sur les cheveux bruns et doux de son fils.

Et enfin les larmes vinrent, tandis que Kayugh pleurait ses deux femmes et le fils qu'il devait laisser. Le bébé aussi se mit à pleurer et, en l'entendant, Kayugh eut l'impression que leurs cœurs n'en faisaient qu'un seul et que leurs esprits s'étaient rejoints.

Longues Dents et Oiseau Gris avaient creusé une tombe étroite, à peine plus profonde qu'une main d'homme, et avaient empilé des rochers au pied de la tombe. Lorsque Kayugh revit Blanche Rivière, les femmes l'avaient lavée et étendue < dans la tombe, les genoux relevés vers son menton, le visage marqué de taches d'ocre. La femme était à nouveau une enfant, une enfant qui naissait au monde des esprits.

Tous les autres s'étaient rassemblés autour de la tombe, même Premier Flocon qui se tenait près de Longues Dents.

Kayugh prit sa place dans le cercle. Il posa Baie Rouge par terre près de lui et elle regarda la femme couchée dans la tombe mais ne dit rien. Le bébé était tranquille, il suçait un coin de la fourrure qui l'enveloppait. Quand les femmes commencèrent leur chant funèbre, Kayugh posa le bébé dans la tombe en plaçant l'enfant dans l'espace entre les genoux relevés de sa femme et sa poitrine. Le bébé enfonça son nez contre sa mère, en ouvrant la bouche, et s'agita sur le suk de sa mère.

Kayugh reprit sa place dans le cercle et essaya de se joindre au chant, mais il ne se rappelait plus les paroles et n'arrivait pas à élever la voix. Finalement il se tint immobile, silencieux, les yeux fermés pour retenir ses larmes.

Longues Dents vint près de lui et plaça la première pierre dans la main de Kayugh, celui-ci la posa aux pieds de sa femme, se souvenant qu'il avait fait le même geste pour enterrer Jambe

Rouge. Il avait l'impression d'avoir enterré beaucoup d'épouses, de n'avoir cessé d'enterrer des femmes depuis qu'il était enfant, d'avoir passé davantage de temps à chanter des chants de mort que des chants pour attirer les phoques, pour chasser la solitude d'un ikyak sur la mer.

Il regarda les autres, les femmes, une par une, déposèrent une pierre, puis ce fut le tour de Longues Dents et d'Oiseau Gris, tous empilèrent des pierres sur le corps de sa femme.

— Maman? dit Baie Rouge d'une petite voix qui se perdit presque au milieu du bruit des pierres qui s'amoncelaient. Maman !

Cette fois le mot était articulé plus fort, c'était presque un cri. La fillette se mit à pleurer, arrachant une douleur au fond du cœur de Kayugh jusqu'à ce que finalement il ne pût en supporter davantage et voulût rester seul, loin de ces gens, de sa fille, de la vue de son fils qui allait bientôt être enterré sous les pierres.

Il se retourna avec l'intention de s'éloigner et de retourner sur la plage, mais alors il entendit le cri de son fils. Ses enfants l'appelaient. Il fit demi-tour, prit Baie Rouge dans ses bras et, se penchant sur la tombe, tira le bébé des bras de sa femme morte et le tendit à Coquille Bleue.

La jeune femme s'arrêta de chanter et se tourna avec des yeux ronds vers son mari, mais Oiseau Gris ne dit rien.

— Quand ton bébé va-t-il naître? demanda Kayugh.

Coquille Bleue eut un hochement de tête dubitatif avant de répondre :

— Bientôt.

— Aura-t-elle assez de lait pour deux ? demanda Kayugh à Nez Crochu.

— C'est le cas de la plupart des femmes.

— Garde mon fils, dit-il à Coquille Bleue. Si tu peux le nourrir, il t'appartiendra ainsi qu'à ton mari.

Puis Kayugh emmena sa fille sur la plage en laissant les autres enterrer sa femme.

26

Le bébé était sous le suk de Chagak, attaché contre sa poitrine par la bandoulière en cuir. Les seins de la jeune femme étaient devenus chaque jour plus lourds et plus gonflés pendant sa grossesse, mais semblaient avoir perdu une partie de leur délicatesse depuis que le bébé tétait.

C'était un enfant fort et gras, la tête couverte de cheveux noirs. « Il ne ressemble pas à son père », se répétait Chagak. N'avait-elle pas entendu la loutre lui chuchoter qu'il ressemblait à son frère Pup et même à son propre père? Peut-être avait-il leur esprit ou l'esprit de l'un des hommes de son village.

Mais peut-être aussi avait-il l'esprit d'Homme-Qui-Tue. Qui pouvait le dire?

Même s'il ne l'avait pas, il était du devoir d'un fils de venger son père et de tuer ceux qui l'avaient tué. Que pouvait ressentir un homme qui devrait tuer sa mère pour honorer son père ?

Chagak s'efforça de s'absorber dans son travail. Elle tissait un panier avec des fibres de roseau pour la chaîne et d'ivraie pour la trame, mais elle n'arrivait pas à écarter son fils de ses pensées. Shuganan était assis près de la lampe à huile, de l'autre côté de l'ulaq, polissant une statuette en ivoire avec une pierre ponce.

Il n'avait guère parlé à Chagak depuis la nais-sance. Cependant, Chagak lui avait demandé s'il pensait qu'elle devait conduire l'enfant à Aka, pour laisser son esprit retourner dans les montagnes de son village. Il ne lui avait pas véritablement répondu, disant seulement que c'était à elle de décider. C'était son enfant et non celui de Shuganan.

Chagak regarda le vieil homme. Il n'avait jamais complètement guéri des blessures que lui avait infligées Homme-Qui-Tue. Bien qu'il ne se plaignît jamais, il marchait plus difficilement, protégeant son côté gauche, et il boitait beaucoup plus bas. Mais il semblait qu'en échange, les esprits lui avaient donné encore plus d'habileté dans son art. Ses sculptures étaient meilleures, plus compliquées, si détaillées que Chagak pouvait distinguer le dessin de chaque plume d'un suk en stéatite, les fins cheveux d'ivoire sur la tête d'un homme.

— Shuganan, dit Chagak en essayant de parler doucement, mais, dans le silence de l'ulaq, sa voix résonna si fort que le bébé sursauta.

Le vieil homme leva la tête et s'arrêta de travailler, mais Chagak ne trouva rien à lui dire. Comment pouvait-elle lui expliquer qu'elle souhaitait seulement l'entendre parler, qu'elle désirait ne plus être seule avec ses pensées?

Finalement elle demanda :

— Crois-tu que si l'enfant vit, il devra nous tuer pour venger son père ?

Shuganan fronça les sourcils et pendant un moment il étudia le visage de Chagak.

— Nul ne peut prévoir ce que les esprits vont dire à un homme de faire.

Lui-même s'exprimait lentement comme s'il pensait à autre chose. Il ajouta :

— Mais n'oublie pas qu'un homme qui venge son père doit aussi venger son grand-père. Qui a tué ta famille ? S'il te tue pour apaiser l'esprit de son père, qui devra-t-il tuer pour apaiser l'esprit de son grand-père ? Peut-être que le seul homme qu'il devrait tuer est moi-même. Mais je suis vieux. Je serai probablement mort avant que cet enfant soit assez grand pour posséder son propre ikyak.

— Non, dit Chagak. Si tu meurs, qui lui apprendra à chasser et à utiliser un ikyak ?

— Tu as donc décidé de le laisser vivre ?

— Je n'ai pris aucune décision. Je ne sais que faire. Je ne connais pas assez les esprits pour choisir.

Shuganan soutint son regard :

— Le détestes-tu? demanda-t-il.

La question la surprit.

— Que m'a-t-il fait pour que je le haïsse ? C'est son père que je haïssais.

— Tu aimais son grand-père et sa grand-mère, son oncle et sa tante?

— Oui.

Shuganan se pencha sur son travail sans regarder Chagak.

— Je pense qu'il doit vivre.

Chagak poussa un soupir. Quelque chose au fond d'elle-même voulait crier que l'enfant devait mourir, que son esprit serait sûrement empreint de la cruauté de son père, mais elle se contenta d'abandonner son travail et sortit l'enfant de son suk. Elle retira la peau tannée posée entre ses jambes et nettoya ses fesses avec des cendres fines ramassées dans le feu et gardées dans un petit panier. Puis elle l'enveloppa et le redressa.

— J'ai besoin de savoir quel genre d'homme il sera, dit-elle. Le peuple de son père est tellement mauvais. Quelle chance a-t-il d'être bon ?

Shuganan étudia encore le visage de la jeune femme. Il était temps de lui apprendre la vérité, mais il redoutait toujours autant de la perdre. Quand elle saurait, peut-être s'en irait-elle.

Il avait été seul pendant tant d'années et il devait encore faire le voyage pour aller prévenir les Chasseurs de Baleines. Qui pouvait savoir s'il survivrait à cette entreprise ? Mais la pensée que Chagak pourrait s'en aller lui était insupportable et il se rendit compte combien sa solitude lui avait pesé. Il avait besoin de parler, d'échanger des idées, de rire.

Pourtant, s'il lui disait la vérité, peut-être déci-derait-elle de laisser vivre son enfant et ainsi les plans qu'il avait faits pourraient se réaliser et Chagak connaîtrait sa véritable revanche.

Alors il se décida :

— Il y a beaucoup de choses que tu ignores à mon sujet. Le temps est maintenant venu que je te les dise. Écoute-moi et ensuite, si tu décides que tu ne peux rester avec moi, je t'aiderai pour que toi et ton fils trouviez un autre endroit pour vivre et je resterai ici pour dire à Voit-Loin que toi et Homme-Qui-Tue êtes morts tous les deux. Je lui montrerai l'ulaq des morts.

Chagak tint le bébé contre elle et, quand il commença à pleurer, elle le glissa sous son suk attaché à la bandoulière. Elle était assise les jambes croisées, les coudes sur ses genoux, le menton dans sa main. Shuganan eut un petit sourire triste. Elle avait l'air d'une enfant qui se prépare à écouter une histoire.

Il se racla la gorge et commença :

— Je connais la langue d'Homme-Qui-Tue et ses coutumes parce que ces choses n'ont pas de secrets pour moi depuis mon enfance.

Il fit une pause en essayant de présumer si Chagak comprenait, s'il y avait de la frayeur ou de la haine dans ses yeux. Mais elle restait immobile sans laisser deviner ses pensées.

— Je suis né dans leur tribu et j'ai grandi dans leur village. Ma mère était une esclave enlevée chez le Peuple Morse. Mon père, ou celui qui prétendait l'être, était le chef du village.

« Ce n'était pas un homme terrible, ni cruel, mais ma mère étant une esclave nous avions peu de contact et comme j'étais grand, maigre et plus faible que les autres garçons, je n'étais pas autorisé à posséder un ikyak et personne ne m'apprit à chasser ou à utiliser des armes. Mais je m'en fabriquai moi-même. D'abord seulement des pointes acérées, puis, en regardant les armes utilisées dans le camp, j'appris à faire des têtes de harpon en os ou en ivoire et à tailler le silex et l'obsidienne.

« D'habitude je travaillais en secret, car je ne savais pas si mon père approuverait. Mais en voyant les autres garçons devenir chasseurs, je décidai de ne pas être traité toujours en enfant et de n'avoir jamais les joies et les responsabilités d'être un homme. Aussi je commençai à fabriquer un harpon. Je travaillai avec soin, faisant appel à l'esprit des animaux pour m'aider. Je passai tout un été à ce travail, et gravai une tête barbue, je gravai des phoques et des lions de mer sur le manche en bois et je le polis jusqu'à ce qu'il fût très doux.

« Un jour où la mer était trop démontée pour chasser, mon père était assis en haut de son ulaq et je lui offris le harpon. Bien qu'il ne dît rien, je lus la surprise dans son regard et, plus tard, je vis qu'il montrait le harpon aux autres hommes.

« Trois ou quatre jours après, il construisit une coque d'ikyak et demanda à ma mère de fabriquer une couverture en peau de phoque. Cet été-là il m'apprit à chasser et me donna un harpon qui avait appartenu à son père.

« Pour la première fois j'eus l'impression que je faisais partie du peuple de mon père et je travaillai dur pour lui plaire. J'appris à chasser et je continuai à graver et à sculpter. Mon père remplit notre ulaq de fourrures et de belles armes que d'autres peuples lui donnaient en échange de mes sculptures.

« J'avais quatorze étés quand je participai au premier raid. »

Shuganan s'interrompit, puis il ajouta vivement :

— Je n'ai jamais tué personne. Nous faisions ces raids principalement pour nous procurer des armes, peut-être pour capturer une femme comme épouse, et la plupart des femmes étaient consentantes.

« Je ne ramenai jamais rien, mais il y avait une certaine excitation dans ces expéditions, quelque chose que je ne peux expliquer, le pouvoir de s'approprier ce qui appartient aux autres.

« Mais un jour au cours de cet été un shaman arriva au village. Lui et mon père devinrent amis. Le shaman prétendait être le fils d'un esprit puissant et il exécutait des signes avec le feu, faisant jaillir des flammes du sable et de l'eau. Il connaissait des chants qui rendaient les hommes malades et des médecines qui les guérissaient. Bientôt tout le monde crut ce qu'il racontait et, comme ses croyances n'étaient pas très différentes des nôtres, il ne fut pas difficile de le suivre.

« Si un chasseur gagne de la force de l'animal qu'il tue, disait-il, alors ne gagnera-t-il pas aussi de la force en tuant un homme ? »

Shuganan entendit Chagak pousser un petit cri étouffé, mais il poursuivit :

— C'était là un raisonnement que j'ai cru moi-même pendant quelque temps.

Il s'interrompit, mais Chagak resta immobile.

Elle avait baissé la tête et Shuganan ne pouvait voir ses yeux.

— Nos raids devinrent de véritables tueries, continua Shuganan de sa même voix douce. Mais je découvris que s'il est facile de renverser un homme et de lui prendre son arme ou son ikyak, c'est un acte terrible que de le tuer. Et chaque raid devint plus difficile, non seulement pour moi, mais pour certains autres.

« J'étais alors en âge de prendre une épouse et d'avoir mon propre ulaq. Un certain nombre d'entre nous avions décidé de trouver une femme et de quitter le village pour aller commencer une autre vie ailleurs sans avoir à tuer.

« On nous dit que nous pouvions partir, mais on ne nous donnerait pas d'épouses. Certains décidèrent alors de rester, d'autres de s'en aller quand même. Comme je préparais mon ikyak, les hommes du village vinrent me trouver. Le shaman me déclara que je ne pouvais partir. Je n'aurais plus besoin de participer aux raids mais je devais rester avec mon peuple et si je refusais il pratiquerait une magie qui tuerait ma mère et tous ceux qui avaient décidé de s'en aller.

« Je restai dans un ulaq, plus ou moins sous surveillance. On m'apportait à manger. Mes lobes d'oreilles furent percés, comme l'avaient été ceux de ma mère, en signe d'esclavage. Chaque jour je devais faire des sculptures car le shaman voyait en elles de grands pouvoirs. Il prétendait qu'un homme possédant une sculpture représentant un animal tirait une petite partie de l'esprit de l'animal vivant.

« Ce fut une période abominable pour moi, Chagak, dit Shuganan en baissant la voix. Je passai deux années à ne faire rien d'autre que ces sculptures. J'avais toujours aimé le toucher de l'ivoire ou du bois, mais j'en vins à le détester.

J'aurais voulu m'enfuir, mais alors que ferait le shaman ? Un jour, alors qu'elle m'apportait mon repas, je vis que ma mère partageait ma peine et son chagrin me donna le courage d'agir.

« Le shaman venait souvent dans l'ulaq pour me regarder travailler. Nous ne parlions pas, mais un jour je lui montrai un fanon de baleine que mon frère m'avait apporté. Je lui dis que j'avais rêvé d'un motif et que ce serait un cadeau pour lui.

« Je gravai plusieurs animaux sur la surface de ce fanon. Autour d'eux, j'ajoutai des gens en miniature, représentant l'image de chaque homme que nous avions tué au cours de nos raids. Et ainsi, tandis que le shaman me regardait travailler, il commença à me faire confiance. Il m'accorda plus de liberté dans le camp, un jour il me laissa même aller chasser avec les autres. Mais ce qu'il ignorait c'est que la nuit, quand tout le monde dormait, je continuais à graver.

« Je creusai un trou au centre de la sculpture pour y cacher une lame d'obsidienne que l'on m'avait donnée en échange d'une sculpture. Je fis un petit couvercle en ivoire pour cacher le trou et je ne laissai jamais le shaman toucher ce fanon. Quand j'eus terminé, je lui dis que j'allais organiser une cérémonie pour lui faire cette offrande.

« Il fit ce que je lui demandai et vint au bord de l'eau, tôt le matin, quand personne n'était encore éveillé à l'exception de quelques femmes.

« J'avais demandé au shaman d'apporter ses armes avec lui : harpons, lances, bolas. Quand il commença à chanter, je plaçai le fanon gravé dans sa main et lui dis de fermer les yeux. Puis je fis sortir l'obsidienne et la lui plongeai dans le cœur. Il ne poussa même pas un cri. Il ouvrit seulement les yeux et mourut.

« Je volai ses armes et un ikyak et m'enfuis. Je voyageai pendant de nombreux jours jusqu'à ce que je trouve cette plage où je construisis un ulaq et vécus seul. Je chassai des phoques et des lions de mer et appris à faire mes propres vêtements. »

Shuganan se frotta le front avec ses mains et toussa pour s'éclaircir la gorge.

— Je fis du commerce avec les Chasseurs de Baleines et, après trois ans de solitude, je pris une femme. Nous avons été heureux.

Chagak leva les yeux sur lui.

— Ainsi vous avez vécu ici tous les deux seuls, dit-elle, tu chassais et tu faisais des sculptures.

— Non, pendant longtemps je n'ai plus sculpté, dit Shuganan. Cela me semblait mal, presque impie. Mais il y avait quelque chose en moi qui paraissait pleurer, comme si j'étais en deuil et souvent le matin en me réveillant mes mains étaient raides et douloureuses.

« Puis ma femme fit un rêve. Une femme qu'elle ne connaissait pas lui parla et lui dit que je devais sculpter et que mon travail pouvait être bienfaisant. Une joie pour les yeux et une aide pour l'esprit. Je crois que cette femme était ma mère et je pense que son esprit est venu nous rendre visite pendant qu'elle entreprenait son voyage vers les Lumières Dansantes.

« Je pleurai sa mort, mais je me remis à sculpter et le vide que je ressentais depuis tant d'années fut remplacé par un sentiment de paix. Je compris alors que mes sculptures étaient une bonne chose. »

Shuganan s'arrêta de parler et s'approcha de Chagak.

— Maintenant tu sais que je faisais partie de la tribu d'Homme-Qui-Tue. Est-ce que tu me hais ?

Pendant un long moment la jeune femme ne dit rien, mais elle ne détourna pas les yeux de son visage. Shuganan eut l'impression que son cœur s'arrêtait dans l'attente de sa réponse. Finalement elle répondit :

— Non, je ne te hais point. Tu es un grand-père pour moi.

— Et tu pourrais aimer un grand-père et pas un fils? demanda Shuganan.

Chagak se mit à se balancer en croisant les bras sur l'enfant à l'intérieur de son suk et sentit sa chaleur. Le désespoir qui l'avait envahie depuis qu'elle était enceinte parut disparaître et à sa place naquit une joie, forte, dure, envahissante.

— Il vivra, murmura-t-elle.

27

Kayugh enfonça la pagaie dans la mer et dirigea son ikyak entre les vagues. Incapable de supporter les cris de son fils, il avait pagayé avec ardeur et avait bientôt distancé l'ik des femmes et même les ikyan des autres hommes.

Six jours s'étaient écoulés et ils n'avaient pas encore trouvé la baie promise et la bonne plage. Ses prédictions ne s'étant pas réalisées, Petit Canard ne levait plus les yeux en sa présence et ne se tenait pas avec les femmes pour les repas.

La confusion de jours ne signifiait pas grand-chose. Ce n'était pas l'erreur de Petit Canard qui torturait le cœur de Kayugh.

Toutes les nuits les femmes se passaient son fils de l'une à l'autre. Chacune essayait de tirer du lait de ses seins. Les femmes qui avaient eu de nombreux enfants et les avaient allaités long-temps savaient que le lait revenait facilement. Dans le village de Kayugh on voyait sans surprise une grand-mère allaiter son petit-fils. Mais Petit Canard n'avait jamais eu d'enfant et, parmi les quatre enfants de Nez Crochu, trois avaient été des filles, offertes au vent. Le quatrième, un garçon, avait été emporté par la grosse vague qui avait détruit le village un mois seulement après sa naissance. Nez Crochu ne l'avait pas nourri assez longtemps pour avoir du lait pour Amgigh.

Coquille Bleue donnait au bébé le peu de lait que contenaient ses seins et Nez Crochu lui faisait absorber du bouillon. Mais l'enfant devenait de plus en plus frêle, ses cris s'affaiblissaient chaque jour.

Aussi allait-il mourir. « Dans ce cas, il n'y aurait personne pour le conduire dans le monde des esprits, pensa Kayugh. J'aurais dû le laisser avec sa mère. Quelle chance lui reste-t-il ? »

Mais Blanche Rivière avait voulu que son fils ait un nom afin de le rendre plus fort, indépendant de sa mère. Telle était la coutume dans sa famille.

Qu'avait dit le père de Blanche Rivière à Kayugh? C'était parce qu'on donnait son nom à un enfant dès sa naissance qu'il y avait tant de bons chasseurs dans la famille. Et qui pouvait le nier? Quel chasseur avait rapporté plus de viande et de fourrure qu'aucun des frères et des oncles de Blanche Rivière?

Soudain la colère que Kayugh avait nourrie envers lui-même se tourna contre sa femme. Il l'avait toujours bien traitée, il lui avait apporté des présents et l'avait louée devant les autres hommes. Pourquoi avait-elle choisi de mourir?

La colère de Kayugh grandit jusqu'à lui faire oublier tout ce qu'il avait appris sur la chasse et les voyages en mer, il lança sa pagaie en l'air et hurla sa frustration. Il n'accorda aucune attention aux animaux qu'il effrayait, aux phoques qui l'entendraient.

Il cria jusqu'à ce que sa gorge le brûlât et que dans l'obscurité de ses yeux fermés il distinguât le visage de son fils. Et il pensa : « Non, Amgigh n'aura pas à partir seul, je l'accompagnerai ! »

Qui osait prétendre qu'il fallait une mère pour guider ses enfants dans le monde des esprits? Nez Crochu s'occuperait de Baie Rouge et il n'avait plus personne qui ait besoin de lui.

Mais, pensa-t-il soudain, un chasseur devait-il tout abandonner pour un enfant qui aurait pu mourir même si sa mère avait vécu? Valait-il mieux mourir pour son fils ou vivre pour son peuple ?

Peut-être choisissait-il la mort pour fuir la vie, pour se soustraire au chagrin de la perte de deux femmes, puis d'un fils, ou peut-être s'il choisissait de vivre était-ce parce qu'il avait peur de la mort ? Qui pouvait le dire ?

Kayugh se détourna de ses pensées et scruta la mer avant de diriger son ikyak vers le sud, où il apercevait la ligne sombre d'une terre. Depuis des jours ils étaient passés devant des plages étroites et de hautes falaises, des endroits ouverts à la mer et n'offrant ni abri ni protection contre le vent, mais voici qu'en s'approchant des falaises, Kayugh découvrait une baie prometteuse. Il pagaya plus vite, dépassa les falaises et s'approcha d'une plage qui montait doucement vers une colline verdoyante. La plage était assez vaste pour offrir des flaques d'eau laissées par la marée, des masses sombres de varech s'étendaient au pied des falaises.

Kayugh regarda le soleil. Il était près de se coucher. Loin derrière lui, les autres allaient installer un camp sur une autre petite plage.

Kayugh fit tourner son ikyak et repartit. Demain il reviendrait. Il les conduirait vers cette plage où ils pourraient construire un village au-dessus des collines, à l'abri des vagues qui pourraient surgir.

« Et je vivrai encore un jour, se dit Kayugh, il faut d'abord que je conduise mon peuple ici. Alors je déciderai ce qu'il convient de faire pour moi et mon fils. Qui sait, Coquille Bleue aura peut-être son bébé et mon fils pourra vivre. »

28

Chagak se réveilla tôt. Son fils pressa ses lèvres contre son sein et elle sentit la montée de lait.

Aujourd'hui, ils allaient donner son nom à son fils. Ils feraient une petite cérémonie, elle et Shuganan; et le lendemain ils se prépareraient au long voyage vers les Chasseurs de Baleines.

Chagak craignait que son grand-père ne se souvînt pas d'elle. Depuis combien d'années Nombreuses Baleines était-il venu rendre visite au village des Premiers Hommes? Trois ans? Quatre ans? Et même alors sa mère avait été prompte à l'écarter du chemin de son grand-père, l'envoyant avec sa sœur chercher de l'eau potable, cueillir des racines ou ramasser des oursins.

Et même s'il se souvenait d'elle, lui et les hommes de sa tribu ne croiraient peut-être pas ce qu'elle et Shuganan leur diraient. Et alors, les Petits Hommes viendraient et il y aurait un autre massacre. Chagak réprima un frisson, puis elle se souvint de la sagesse de Shuganan. Il saurait ce qu'il convenait de dire pour être convaincant.

La voix de la loutre parut revenir pour lui chuchoter que même si les Chasseurs de Baleines croyaient Shuganan, même s'ils combattaient les Petits Hommes et les décimaient, son fils serait en danger.

« Oui, se dit-elle, s'ils découvrent que mon fils a été engendré par un ennemi, ils tueront l'enfant. » Cette idée la glaça d'horreur et elle comprit qu'elle devait chasser cette mauvaise pensée.

— Non, dit-elle à haute voix, personne ne le saura. Je ne le dirai pas, Shuganan non plus. L'enfant sera sauvé.

Comme s'il avait compris ses paroles, le bébé poussa un petit cri et Chagak le sortit de son suk. A la prochaine lunaison, il serait assez grand pour dormir dans un berceau. Pour l'instant elle était heureuse de l'avoir contre elle pour la nuit.

Elle écarta les couvertures et retira les peaux souillées qu'elle irait rincer dans la mer avant de les mettre à sécher sur la plage. Elles deviendraient raides et dures, mais elle leur rendrait leur souplesse en les étirant avec ses doigts et ses dents afin de pouvoir les utiliser encore.

Quand elle eut fini de s'occuper du bébé, elle l'enveloppa dans une fourrure propre et le remit sous son suk. Parce que c'était le jour où il allait recevoir son nom, Chagak était supposée rester dans l'ulaq jusqu'à ce que Shuganan ait préparé le feu de bois sur le rivage. Mais depuis qu'il avait été si sévèrement corrigé par Homme-Qui-Tue, le vieil homme se réveillait tard le matin et était lent à se mettre en train. Fatiguée d'attendre dans l'air confiné de l'ulaq, Chagak monta sur le toit. Le matin était gris mais clair et le vent apportait une riche senteur de phoque.

Mais quel homme avait pu chasser le phoque ? Ce ne pouvait être Shuganan. Chagak regarda vers la mer. Ses yeux s'agrandirent et, posant ses mains autour du bébé, elle descendit pour courir vers la plage.

Shuganan s'éveilla et se tint immobile, écoutant pour deviner si Chagak était éveillée. Il y avait longtemps que ses bras et ses jambes ne l'avaient fait autant souffrir. Il n'arrivait pas à se lever.

Pourtant, aujourd'hui devait avoir lieu la cérémonie au cours de laquelle l'enfant recevrait son nom. Il ne pouvait rester couché. Il se redressa lentement. La douleur lui fit venir les larmes aux yeux. Il les essuya d'un revers de main.

«A quoi suis-je bon? se demanda-t-il. Je n'arrive même plus à me lever. Comment vais-je pouvoir pagayer dans un ikyak? Comment vais-je apporter de la viande pour Chagak et le bébé ? Elle a besoin d'un chasseur. »

Il appela la jeune femme mais elle ne répondit pas. Il l'appela encore, surpris de ne pas la voir venir. C'était jour de fête. Qu'y avait-il de plus sacré que le jour où un enfant recevait son nom, prenait son identité? Chagak devait rester dans l'ulaq tandis qu'il préparait le feu sur la plage pour la cérémonie.

Une peur soudaine accéléra son pouls. Il pensait avoir convaincu Chagak de garder son fils, mais peut-être se trompait-il. Qu'arriverait-il si elle avait fait un geste irréparable avant que le bébé n'ait reçu son nom afin de pouvoir réclamer sa place dans le monde des esprits ? La peur de Shuganan se transforma en douleur et il dut appuyer ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer les battements de son cœur.

Mais sûrement, Chagak comprenait l'importance de la vie du bébé dans le plan qu'ils avaient élaboré. Peut-être n'éprouvait-elle pas un besoin de vengeance. Peut-être voulait-elle seulement s'échapper. Elle pourrait le faire plus facilement sans un vieil homme invalide et sans un bébé encombrant.

Oubliant ses douleurs, Shuganan se redressa dans une position assise et appela encore. Toujours pas de réponse.

« Elle est sortie vider le seau », pensa-t-il, mais il aperçut le seau dans un coin. Peut-être avait-elle oublié la cérémonie qui devait avoir lieu et était-elle seulement sortie prendre l'air. Mais Shuganan se rendit compte de la folie d'une telle pensée. S'appuyant sur une épaule, et utilisant son bras droit comme levier, il parvint à se soulever.

Quand il fut debout, la raideur de ses genoux parut être la seule chose qui le retint et il fit quelques pas chancelants.

« J'aurais dû lui parler davantage du bébé, pensa-t-il. J'aurais dû sonder ses véritables sentiments et lui faire comprendre qu'un enfant était une bénédiction. Qu'est-ce qui m'a fait prétendre... »

— Shuganan!

Chagak descendit lestement et faillit renverser le vieil homme dans sa précipitation, mais son soulagement à la revoir était tel qu'il se mit à rire.

— Je t'ai appelée, dit-il en riant encore.

Chagak dansa autour de lui et les mots qui sortirent de ses lèvres ressemblaient à une chanson :

— Viens, viens vite voir, attends seulement de voir ce qui est arrivé !

Elle remonta promptement sur le toit de l'ulaq et, quand il finit par la rejoindre péniblement et sentit la douceur du vent, il se dit que Chagak appréciait seulement la belle journée qui se pré-parait, mais en sortant sur le toit il vit la véritable raison de son excitation et la force de son émerveillement le jeta presque à genoux.

— C'est Tugix qui nous l'envoie, murmura-t-il en regardant le cadeau qui leur était fait et qui se trouvait étendu sur leur plage, la queue encore dans l'eau.

— Nous ne mourrons jamais de faim, dit Chagak, nous aurons toujours de l'huile pour nos lampes et nous garderons les mâchoires pour en faire les poutres de notre ulaq, ce qui vaut tellement mieux que le bois que nous apporte la mer.

Shuganan secoua la tête. Une baleine! Qui pouvait croire qu'un présent pareil leur fût accordé ? Sa peau sombre brillait encore d'humidité et, même à cette distance, Shuganan pouvait voir la blancheur de sa large mâchoire inférieure. Les longues fibres de sa bouche feraient de solides paniers et sa viande serait riche et douce. L'huile tirée des os bouillis brûlerait sans fumée et la graisse donnerait de la chaleur aux jours les plus froids.

— Pouvons-nous quand même procéder à la cérémonie? demanda Chagak d'une voix hésitante.

Shuganan se mit à rire :

— As-tu jamais vu de plus somptueux cadeau pour cette fête? Qu'offre-t-on en général? Quelques peaux, un estomac de phoque d'huile? La viande pour le repas.

Et Chagak se mit à rire, elle aussi.

— Nous allons procéder à la cérémonie mais d'abord il faut réclamer la baleine. Apporte-moi ma lance et quelques cordes.

Shuganan s'approcha lentement de l'animal. Le vent était empreint d'une forte odeur de mer et de poisson. Il essaya de se rappeler quand une baleine s'était échouée sur sa plage pour la der-nière fois. Peut-être était-ce quand il était encore un jeune homme, lorsqu'il avait ramené sa femme de son île. Et pendant un instant le visage de son épouse apparut clairement dans son souvenir. Le chagrin 1 etreignit comme si les années n'avaient pas adouci sa peine et il fut submergé par la fatigue de son grand âge. Mais quand il vit Chagak apporter les cordes et la lance, ses jambes agiles sautant sur les rochers et le sable, malgré le bébé qu'elle portait sous son suk, son chagrin se dissipa, seul demeurait le souvenir de ce qu'il devait faire.

Lorsqu'elle fut à ses côtés et lui tendit la lance, Shuganan la planta dans le sol. Il lia ensuite une extrémité de la corde à la hampe de la lance et l'autre à la queue de la baleine. Sa peau commençait à sécher, et le sel de la mer traçait des lignes blanches sur son corps. Mais la queue était toujours dans l'eau et quand les vagues la recouvraient, elles se retiraient avec des cercles bleus et verts d'huile de la peau de la baleine, comme si la mer, en apportant ce cadeau, ne le donnait pas sans demander quelque chose en retour.

Shujganan leva ses mains vers les vagues.

— Ecoutez! Écoutez! dit-il en élevant la voix au-dessus du vent, un cadeau nous est donné. Cet être tout-puissant a choisi de se donner à Shuganan et à Chagak en l'honneur de son fils et de son petit-fils. Respectez les souhaits de la baleine. Ne la ramenez pas dans la mer.

Il se tourna quatre fois dans toutes les directions du vent, puis vers Tugix, et leva son visage vers le soleil. Et chaque fois, Shuganan répéta les mêmes paroles. Puis il dit à Chagak :

— Maintenant elle est à nous.

Si son pouvoir était assez puissant, la mer n'arracherait pas la baleine de la lance de Shuganan.

Ils procédèrent à la cérémonie ce même matin. Chagak regarda tandis que Shuganan enflammait le bois sec qu'elle avait entassé au bout de la plage. La baleine leur bloquait la vue de la mer, mais le ciel ressemblait à une autre mer plus immense. Le monde de Chagak était entouré d'eau, comme si elle, Shuganan, son fils et la baleine étaient les seules créatures en dehors de l'île et de l'eau.

La cérémonie serait courte, lui avait dit Shuganan, et la fête serait célébrée un autre jour pour glorifier à la fois la cérémonie et le cadeau de la baleine.

Quand le feu fut allumé, Shuganan entonna une chanson que Chagak ne connaissait pas, les paroles étaient dans la langue de Shuganan. Elle ne l'aurait pas voulu, mais elle n'avait pas le choix. Elle ignorait ce que son peuple chantait à ce genre de cérémonie en l'honneur d'un garçon. Dans son village, seuls les hommes et la mère de l'enfant étaient présents, bien que tout le village prît part aux réjouissances quand il s'agissait d'une petite fille. Il était donc normal que Shuganan chantât ce qu'il savait, car s'il n'y avait pas de chants de méchants esprits pourraient venir rôder en cherchant à voler son nom pour l'utiliser dans de mauvais desseins avant que l'enfant soit assez grand pour réclamer la protection de son nom.

Chagak se rappelait les histoires que son père lui avait racontées à propos de la première cérémonie. En ce temps-là, il n'y avait qu'un homme et une femme et personne pour leur donner un nom. Et sans nom, ils n'avaient pas d'esprit. Quel esprit pourrait exister sans porter un nom ?

Cet homme et cette femme virent qu'ils étaient différents des poissons. Ils n'avaient pas d'écaillés ni de nageoires. Ils n'avaient pas de fourrure et ne ressemblaient donc pas aux phoques ou aux loutres. Ils ne possédaient pas d'ailes ou de plumes comme les oiseaux. « Nous sommes une nouvelle race », dit l'homme, et il se mit à prier et à chanter, un hymne sacré, réclamant un nom. Il le fit jusqu'à ce qu'un nom leur fût donné. « Je suis l'Homme et tu es la Femme », dit-il à sa compagne. Ce fut la première cérémonie pour l'attribution d'un nom et depuis les noms furent reçus avec gratitude et selon un rite sacré.

Chagak sentit le bébé remuer contre son ventre nu. Il était encore une partie d'elle-même, son esprit se joignait encore au sien autant que s'il était encore dans ses entrailles. Mais quand il aurait un nom, il serait séparé, il adopterait une nouvelle personnalité et un nouvel esprit serait né.

Elle lui avait confectionné un vêtement avec des peaux d'eiders tués l'été précédent. C'était le cadeau qu'elle lui offrait pour cette fête. Shuganan avait sculpté un phoque qui devait être suspendu au-dessus de son berceau pour s'attirer les faveurs des esprits des phoques.

La baleine était peut-être le présent envoyé par son peuple pour cette occasion. Chagak pensa à ceux qu'elle avait enterrés avec tant de peine. Mais pourquoi son peuple ferait-il un cadeau au fils d'un Petit Homme ?

Le chant de Shuganan se termina. Le bois qui avait flambé, attisé par les paroles qu'il avait criées dans le vent, était maintenant tombé, comme si les flammes attendaient pour voir le bébé. Le bois craqua soudain et des étincelles jaillirent. Shuganan tendit les bras et Chagak détacha l'enfant pour le lui présenter.

Le bébé était nu. Son petit corps rond, enduit avec de l'huile de phoque, luisait. Chagak pensa qu'il allait pleurer en sentant la fraîcheur du vent, mais il agita ses jambes et poussa de petits cris joyeux ressemblant aux rires des mouettes.

Tandis que Shuganan tournait le visage de l'enfant dans les quatre directions du vent, le bébé se tint très droit, sans bouger la tête. Alors, Shuganan se leva et conduisit l'enfant jusqu'à la baleine et lui fit poser la main sur son flanc.

Chagak regarda le vieil homme revenir près du feu en marchant sur les galets. Un malaise s'empara d'elle. Pourquoi avait-il fait ce geste? Son peuple n'était pas celui des Chasseurs de Baleines. Elle n'avait pas promis de prévenir son grand-père afin que son fils fût élevé selon leurs coutumes. Une peur soudaine l'envahit. Et s'ils réclamaient l'enfant? Et si son grand-père voulait le garder près de lui ? Comment pourrait-elle refuser, elle qui n'avait pas de mari ?

Mais quand Shuganan lui rendit le bébé, Chagak repoussa ces sombres pensées. La baleine était un signe favorable, l'indication de la bienveillance d'Aka. En décidant de laisser la vie à son fils, elle avait fait le bon choix.

Elle reprit son fils, il glissa dans ses bras facilement, comme si elle avait toujours été sa mère, comme s'il avait toujours été une partie d'elle-même.

— Maintenant il faut lui dire son nom, dit Shuganan avant de recommencer à chanter.

En tant que mère, Chagak avait l'honneur de choisir le nom de son fils et elle se pencha près de l'enfant, ses cheveux tombant autour de lui comme un rideau. « Tu es Samig », chuchota-t-elle afin qu'il fût le premier à apprendre son nom, afin qu'il reçût la protection de son nom avant tout autre esprit, avant même le vent et la mer. « Tu es Samig », répéta-t-elle encore pour être sûre qu'il avait bien entendu.

Puis elle souleva l'enfant face au vent et répéta son nom comme Shuganan le lui avait dit. « Cet enfant est Samig », dit-elle à la terre et au ciel, au vent et à la mer, à Aka et à Tugix, à la baleine et à Shuganan. « Samig » — Couteau. Quelque chose qui pouvait détruire ou créer, quelque chose qui, comme un homme, pouvait apporter le bien ou le mal.

Pendant un moment, Shuganan la fixa, comme s'il était surpris par sa voix, comme s'il n'avait pas compris ce qu'elle disait, mais il plaça la main sur la tête de l'enfant :

— Samig, dit-il, et, en élevant la voix, il se tourna vers Tugix pour répéter : Samig.

29

Le peuple de Kayugh avait passé la dernière nuit sur une plage étroite, un endroit dangereux, bordé par des murs de rochers arides. Chaque homme tenait son ikyak prêt et les femmes se blottirent sous leur ik. Au cours de la nuit les hommes prirent leur tour de garde, surveillant la mer, espérant avoir le temps de prévenir si l'eau montait au-dessus des limites de leur camp.

Kayugh fut le dernier à prendre la veille. En regardant chaque vague, il priait pour que les esprits contrôlent la mer et le vent.

Finalement le soleil se leva, pâle et voilé de nuages. Les femmes s'étaient réveillées pour préparer le premier repas, mais Kayugh continuait à surveiller la mer. Il entendit un faible vagissement et le cri de son fils affamé lui brisa le cœur.

Pendant un moment il regarda Nez Crochu et

Coquille Bleue plonger leurs doigts dans un bouillon de poisson et laisser le bébé sucer les gouttes, mais, très vite, il détourna la tête.

Pendant les trois premiers jours après la mort de Blanche Rivière, le bébé avait crié continuellement et Kayugh avait redouté que les hommes exigent sa mort pour que ses gémissements n'effraient pas les animaux ou les poissons, mais heureusement, les cris étaient devenus faibles, assourdis encore par les fourrures qui l'entouraient.

— Ta mère va venir te chercher, avait dit Kayugh à l'esprit de l'enfant. Elle va venir te

chercher et alors tu ne souffriras plus.

*

Après la cérémonie de l'attribution du nom, Shuganan jeta une corde sur la baleine et l'amarra aux rochers des deux côtés. S'aidant de la corde Chagak grimpa et, allant de la tête à la queue, découpa un morceau de la peau épaisse pour atteindre la couche de graisse dans laquelle elle pratiqua une longue incision jusqu'à la queue.

A deux reprises, au cours de l'opération, elle glissa et tomba sur la plage. La seconde fois, elle retira le bébé de son suk et l'installa dans un endroit abrité au pied de la falaise.

Puis elle pratiqua des entailles de la longueur d'un bras d'homme, divisant la peau de la baleine en dix sections. En haut de chacune elle fit deux trous, attacha une corde à travers chacun et la fit glisser le long du côté de la baleine. Avec l'aide de Shuganan elle saisit la corde pour retirer la couche de graisse de la carcasse qu'elle transporta avec la peau et déposa le tout dans l'herbe, près de l'ulaq, au-delà de l'atteinte des vagues.

Depuis que la baleine était morte, la chaleur de la décomposition était suffisante pour accélérer la fermentation de la chair. Pendant que Chagak travaillait, l'odeur était telle que son estomac commença à protester, mais en voyant Shuganan continuer à tirer en s'aidant même de sa main gauche, elle s'efforça d'oublier l'odeur et les blessures de ses mains et de ses paumes provoquées par les cordes. Lorsqu'ils eurent retiré les derniers morceaux de graisse, Shuganan déclara :

— Je vais enlever ce qui reste. Découpe un morceau de viande, j'ai faim.

Chagak sourit et lui lança la corde, puis elle découpa un gros morceau de chair qu'elle porta dans l'ulaq.

Avec son couteau de femme, elle coupa de petits bouts de viande et les tint un par un au-dessus de la flamme de la lampe à huile. Puis elle rangea les morceaux dans un panier et le porta à Shuganan. Ils s'installèrent à l'ombre de la baleine pour manger.

Ensuite ils utilisèrent leur réserve de bois sec pour allumer deux grands feux, un à chaque extrémité de la plage. Quand les feux furent bien allumés et le bois réduit en charbon distillant suffisamment de chaleur, Chagak disposa des pierres sur le feu. Pendant qu'elles chauffaient, elle agrandit le foyer de cuisson à l'aide d'un bâton terminé par une pelle d'argile.

Shuganan apporta de grands paniers et les posa sur les foyers. Chagak les remplit d'eau et de morceaux de graisse.

Pendant que la jeune femme retournait à la baleine pour en découper d'autres morceaux, Shuganan retira des pierres chaudes du feu, les jeta dans les marmites et attendit que l'eau se mette à bouillir. Il enleva alors les pierres qui avaient refroidi à l'aide d'une épaisse branche recourbée et les remplaça par d'autres pierres chaudes jusqu'à ce qu'une épaisse couche de graisse se soit formée à la surface de chaque marmite.

« Nous ne mourrons pas de faim cet hiver »,

pensa Shuganan, et il se mit à chanter.

*

Le groupe de Kayugh était repaiti tôt le matin. Kayugh repoussait son chagrin avec chaque coup de pagaie et distança bientôt les embarcations de femmes plus lentes et, à midi, il avait même dépassé les ikyan de Longues Dents et d'Oiseau Gris. Tout en pagayant il se remémorait la crique, la localisation des falaises et de la plage, la couleur des rochers et la forme des lits de varech qui s'étendaient jusqu'au rivage.

Quand il vit les falaises, la petite baie marquée par des groupes de gros rochers, il éprouva une soudaine excitation. C'était bien la plage qu'il avait trouvée la veille et c'était peut-être celle qu'avait prédite Petit Canard.

Il pagaya plus vite, se glissant dans les eaux peu profondes de la baie. Puis il arrêta son embarcation. Une énorme baleine était étendue sur la plage.

Il cligna des yeux, rit et ouvrit la bouche pour remercier la mer, mais il remarqua soudain que la baleine était partiellement dépecée. Son cœur se mit à battre plus vite et sa déception l'immobilisa un moment. Il ne pourrait réclamer cette plage pour son peuple, elle était déjà occupée.

Le poids accumulé des soucis de Kayugh — ses nuits sans sommeil, passées à écouter son fils pleurer, la recherche d'une bonne terre — pesait sur lui et Kayugh avait l'impression qu'une main géante le précipitait dans la mer.

Mais il réfléchit. Peut-être que ceux qui occupaient cette plage permettraient à leur petit groupe de rester quelques nuits pour se reposer, ramasser des racines et pêcher des oursins. Kayugh releva sa pagaie à la verticale dans l'eau en immobilisant son ikyak au milieu des vagues.

Une baleine échouée était un grand cadeau, arrivant rarement à un village, mais, pour un tel présent, il y avait très peu d'activité sur la plage. Deux feux avaient été allumés, mais habituellement, toutes les femmes devraient travailler autour des foyers et les hommes s'activer pour enlever la graisse et découper la viande.

Plus il regardait, plus Kayugh se demandait si cette plage appartenait à un peuple ou s'il ne s'agissait pas de quelques chasseurs qui, ayant trouvé cette baleine, s'étaient arrêtés pour dépecer l'animal. Mais il ne vit aucun ikyak, aucun signe d'abri temporaire.

Soudain un vieil homme s'avança en boitant vers le milieu de la plage. Ses épaules étaient voûtées et il marchait en s'aidant d'une canne. Ce n'était pas un chasseur. Peut-être un shaman vivant seul? Avait-il appelé la baleine sur sa plage? Kayugh avait entendu dire que certains shamans possédaient de tels pouvoirs. Si cet homme était l'un d'eux, il pouvait détruire Kayugh et ses amis d'un seul geste de sa canne, il pourrait blesser sans utiliser de lance ou de harpon, il pourrait même tuer sans couteau.

« Alors puis-je conduire mon peuple ici ? » se demanda Kayugh, et il entendit une voix quelque part qui répondait : « Non. » C'était impossible. Pourquoi faire courir ce risque à tout le monde ? Mais s'il allait seul à terre maintenant, le shaman pourrait le tuer et Longues Dents et les autres arriveraient sur cette plage sans se douter de rien et, s'ils venaient à terre, ils risquaient d'être tués, eux aussi.

Avec des mouvements lents, aisés, Kayugh dirigea son ikyak dans le creux d'une vague et y resta jusqu'à ce qu'il puisse ramener son embarcation derrière les falaises et s'éloigner du rivage.

*

Chagak s'agenouilla derrière le foyer. La baleine limitait son champ de vision. La peau noire et épaisse et la couche de graisse avaient été enlevées. Des mouettes se perchaient sur le haut de la carcasse, arrachant des lambeaux de chair rouge, mais il n'y avait pas de petits garçons pour courir sur cette plage et les chasser avec de longs bâtons ou en leur lançant des pierres. Une partie du contenu de l'estomac de la baleine s'était déversée sur les galets et du sang tachait l'eau.

Chagak avait sorti tous les matelas d'herbe et les rideaux tissés de l'ulaq et les transformait en sacs de stockage. Shuganan coupait du petit bois et en faisait de gros tas afin d'entretenir le feu.

Durant la nuit ils prendraient un tour de garde pour surveiller les feux et remettre des pierres chaudes dans l'eau.

Demain, si la mer répondait aux désirs de Shuganan, ils dépouilleraient le reste de la baleine et détailleraient la viande pour la mettre à sécher.

Cette baleine avait été un merveilleux cadeau, mais Chagak ne put s'empêcher de penser à la célébration qui aurait eu lieu dans son village en pareille occasion, les danses, les chants, la joie de nombreux feux allumés tout le long de la plage. Et bien que Shuganan et elle se soient réjouis, c'était une joie tranquille, un chant de l'esprit. Qui pouvait dire ce qui était le mieux? Avec une certaine perversité, Chagak aurait voulu avoir les deux.

*

— Il y a une baleine échouée sur cette plage, dit Kayugh en approchant son ikyak de celui de Longues Dents.

Mais avant qu'il ait pu en dire davantage, Longues Dents annonça la nouvelle à Oiseau Gris et aux femmes. Kayugh immobilisa son ikyak et secoua la tête. Il essaya de dominer le tumulte des voix excitées et finalement, plaçant son ikyak près de celui des femmes, s'écria :

— Attendez ! Certes, il y a une baleine, mais il y a aussi un vieil homme.

— Un vieil homme ! ricana Oiseau Gris.

— Il est en train de dépecer la baleine. Il allume des feux pour faire fondre la graisse.

— Qu'importe ! dit Oiseau Gris, qu'est-ce qu'un vieil homme ? Nos femmes peuvent s'occuper de lui.

— Si la plage lui appartient, la baleine est à lui, répondit Kayugh. Peut-être nous laissera-t-il y rester — mais il y a le risque qu'il considère notre arrivée comme une menace.

— Il ne verra rien s'il est mort, déclara Oiseau Gris.

— Et si c'est un shaman? demanda Longues Dents. Et si c'est lui qui a appelé la baleine sur sa plage? Veux-tu te faire l'ennemi d'un tel homme? Que te fera-t-il s'il est capable de tuer une baleine?

Oiseau Gris ne répondit pas et se pencha sur son ikyak comme s'il voyait un petit accroc dans la coque.

— Laissez-moi y retourner seul, dit Kayugh. Établissez un camp près de cette baie et, si je ne reviens pas, ne venez pas à ma recherche.

Se tournant vers Coquille Bleue, il ajouta :

— Ne t'inquiète pas pour mon fils. Si je meurs je l'emmènerai avec moi dans le monde des esprits.

A Nez Crochu il expliqua :

— J'ai donné Baie Rouge à Longues Dents. Désormais elle sera sa fille.

Nez Crochu acquiesça et prit l'enfant sur ses genoux.

Kayugh fit tourner son ikyak et s'éloigna lentement au milieu des vagues.

*

Il faisait presque nuit et Shuganan souffrait des bras et des jambes, mais c'était une bonne fatigue. Chagak avait transporté les matelas d'herbe et le berceau du bébé sur la plage. Ils installèrent un camp dans l'herbe au-dessus des marques de la marée, près du foyer. Le mouvement des vagues n'avait pu entraîner la baleine et la marée n'était pas montée au-delà des ailerons.

En utilisant un axe et un couteau, Shuganan détachait maintenant les os de la mâchoire. C'était un travail délicat et il se rendait compte qu'il ne pourrait découper toute la mâchoire avant le coucher du soleil.

« Si la mer nous accorde encore six ou sept jours, pensa-t-il, nous aurons assez de viande et de graisse pour deux hivers. »

Il semblait que ses bras étaient devenus plus forts en travaillant et il commençait à espérer que Chagak pourrait lui faire un chigadax avec la peau de la langue de la baleine. Il se mit à espérer qu'il allait pouvoir chasser de nouveau quand les jeunes phoques commenceraient à nager près de là. Il pourrait utiliser de nouveau son ikyak.

Lorsqu'il sentit une présence derrière lui, il pensa que Chagak était revenue l'aider et il dit :

— Apporte-moi une lampe.

Mais quand il se retourna, il vit qu'il ne s'était pas adressé à Chagak mais à un jeune homme.

Shuganan faillit s'étrangler et resta immobile, son couteau à la main.

Les yeux du jeune homme se portèrent sur les armes, mais il s'approcha assez près de Shuganan pour pouvoir le toucher et il tendit ses deux mains, paumes en l'air.

— Je suis un ami, dit-il, je n'ai pas de couteau.

Pendant un moment, Shuganan ne bougea

pas. « Je n'ai pas été assez rapide, pensa-t-il. Je n'ai pas prévenu les Chasseurs de Baleines. » Puis il s'avisa que l'homme s'était exprimé dans la langue des Premiers Hommes et qu'il portait le parka en peau d'oiseau semblable à celui des chasseurs des Premiers Hommes.

— Je m'appelle Kayugh, dit l'homme. Je cherche une nouvelle plage pour m'y installer. Un raz de marée a détruit mon village.

Il était grand, bien bâti, avec des yeux ronds et le teint clair.

« On lit son âme dans ses yeux », pensa Shuganan qui cessa d'avoir peur.

— Y a-t-il d'autres personnes avec toi? demanda-t-il en s'avançant, mais il ne vit pas d'ikyak dans la mer ou de gens sur la plage.

Le nouveau venu hésita en dévisageant Shuganan.

— Je suis seul, dit-il enfin.

Il fit une pause et son regard soutint celui du vieil homme comme si leurs esprits se comprenaient.

— Les autres ont campé pour la nuit plus à l'est. J'ai vu la baleine et j'ai remarqué ta présence. Je suis seulement venu te demander si nous pouvions passer quelques jours pour chercher des racines et des oursins.

— Combien êtes-vous?

— Trois hommes, trois femmes, trois enfants.

Shuganan étudia encore ce visage ouvert. Il lui paraissait sympathique. C'était quelqu'un qu'il aurait choisi comme mari pour Chagak, mais qui pouvait dire? Parfois le mal se cache sous d'étranges aspects. Peut-être était-il un esprit venu pour voler la baleine. Peut-être était-il un shaman qui avait entendu parler de ses sculptures. Peut-être aussi avait-il femmes et enfants, mais, dans ce cas, pourquoi ne pas les avoir amenés avec lui ?

Shuganan eut envie de lui demander de partir, mais il se dit qu'après tout il était possible que ce soit un esprit bienveillant, que ce soit lui qui ait envoyé la baleine et qu'il veuille maintenant mettre Shuganan à l'épreuve pour savoir s'il était capable de partager.

— Tu peux venir pour la nuit, dit-il. Nous avons beaucoup de viande, comme tu peux le voir. Mange à ta faim et emportes-en une partie pour les tiens.

30

Chagak sortit Samig de son berceau et l'accrocha solidement à sa poitrine.

La lampe à huile de Shuganan ressemblait à une étoile sur la plage sombre et sous sa lumière elle était certaine de distinguer deux hommes. Elle se leva et attendit de reconnaître Shuganan. Il travaillait à nouveau sur la mâchoire de la baleine. Les gros os étaient presque séparés de la carcasse et, oui, il y avait bien un autre homme avec lui. Un esprit venu pour lui enlever Shuganan ? Ou Voit-Loin revenu avec son peuple ?

Chagak se demanda si elle devait s'enfuir.

Elle avait laissé son couteau près de l'autre feu et elle s'en voulait maintenant de son étourderie. Si elle retournait sur la plage, l'homme la verrait sûrement. Elle ramassa un morceau de bois qui traînait sur le sol. C'était mieux que rien.

L'homme semblait aider Shuganan. Voit-Loin l'aiderait-il ? Non, à moins d'espérer y gagner une femme pour la nuit, mais pourquoi travailler quand celui qui protégeait Chagak n'était qu'un vieil homme? Pourquoi ne pas prendre ce qu'il voulait? Comment Shuganan pourrait-il l'en empêcher?

Et le bébé? Certains hommes ne trouvaient aucun plaisir à la vue d'un enfant d'un autre homme.

Devait-elle laisser son fils à l'abri, le cacher sous un tas d'herbe? Mais il risquait de pleurer... Mieux valait le garder sous son suk. Si elle devait se sauver, au moins il serait avec elle.

— Chagak!

Shuganan l'appelait. Sa voix était claire, sans frayeur. S'il y avait eu du danger, il ne l'aurait pas appelée. Elle laissa tomber son morceau de bois dérisoire et, avant de réfléchir davantage, glissa le bébé sous son suk. Puis elle se dirigea vers l'autre feu, ramassa son couteau et revint lentement rejoindre les deux hommes. Elle garda la tête baissée et croisa les bras sur la poitrine en s'efforçant de cacher la forme de l'enfant.

Shuganan vint au-devant d'elle et lui prit le bras pour l'entraîner près de la baleine. L'homme les attendait, ses mains, salies par le sang de la baleine, tendues dans un geste de salutations.

Ce n'était pas Voit-Loin, constata Chagak avec soulagement. Ni aucun des marchands qui venaient parfois au village de son peuple.

— Ma petite-fille, dit Shuganan en s'exprimant dans la langue des Premiers Hommes.

Le nouveau venu était grand. Chagak eut l'impression d'être une enfant près de lui. Sa tête atteignait à peine son épaule.

— Kayugh, présenta Shuganan en la regardant comme s'il l'invitait à parler.

Elle répéta le nom en levant les yeux.

C'était un beau nom. Un nom qui parlait de force. L'homme avait un visage large, carré, et des yeux qui rappelèrent à Chagak ceux de son propre père, des yeux habitués à scruter la mer. Il lui sourit, mais elle vit de la tristesse dans ce sourire, quelque chose qui la poussa à se demander pourquoi il était seul.

— Nous avons besoin d'aide pour détacher les os de la mâchoire, dit Shuganan.

Elle aurait préféré qu'il ne lui demande pas son assistance. Elle ne pouvait pas courir le risque de blesser le bébé et maintenant elle allait être obligée de le laisser voir. Elle regarda Shuganan :

— J'ai le bébé, dit-elle. Laisse-moi le mettre dans son berceau.

Elle lut soudain une sorte d'espoir dans les yeux de Kayugh et un frisson de crainte la secoua. Mais Shuganan semblait ne ressentir aucune frayeur tandis qu'il expliquait à Kayugh :

— Mon petit-fils.

Chagak retourna au camp qu'ils avaient dressé près des feux de la plage. Elle sentait le regard du nouveau venu sur elle.

« Il va te demander de passer la nuit avec lui », chuchota la voix de la loutre, mais Chagak refusa de l'entendre et elle chassa de sa mémoire tous les souvenirs de la nuit qu'elle avait passée avec Homme-Qui-Tue, la douleur d'un homme prenant une femme de force.

Elle déposa le bébé dans son berceau, prenant soin de placer son visage à l'abri du vent, et retourna vers les hommes. Ils avaient détaché les mâchoires du haut de la tête et les retiraient de la carcasse. Elle et Shuganan saisirent l'os qui formait la moitié gauche de la mâchoire inférieure de la baleine. Ils le tirèrent ensemble sur les galets, Chagak ajustant ses pas à ceux de Shuganan. Kayugh tira la mâchoire droite tout seul et la porta presque jusqu'à l'ulaq alors que Shuganan et Chagak étaient encore à mi-chemin.

L'os était glissant et portait encore des lambeaux de chair et les mains de Chagak n'étaient pas assez fortes pour le tenir plus de quelques pas. Finalement elle porta l'os courbé contre sa poitrine afin de s'aider des muscles de ses épaules. Elle regarda Shuganan et vit qu'il avait fait la même chose. Mais soudain Kayugh se mit entre eux et tira si fort que la plus grande partie du poids parut soulevée.

Quand ils atteignirent le haut des dunes, ils lâchèrent l'os. Chagak cueillit une poignée d'herbe et essuya ses mains et le devant de son suk.

— Viens, dit Shuganan à Kayugh, Chagak va surveiller les feux pendant un moment. Tu es le bienvenu dans mon ulaq.

La jeune femme retourna près des feux. Elle était soulagée de se retrouver seule, heureuse d'avoir une excuse pour rester sur la plage, mais elle aurait aussi voulu être là pour entendre ce que Kayugh avait à dire. Pourquoi était-il là?

Elle s'agenouilla près du berceau de Samig. Le bébé était endormi, aussi préféra-t-elle ne pas le lever. Shuganan avait fabriqué son berceau avec du bois sec. Une peau de phoque en fourrure couvrait l'enveloppe tissée doublant le châssis en bois que Chagak avait décoré avec des plumes de macareux et des disques d'écaille détachés de coquillages. Dans l'un des coins, près de la gravure du phoque, Shuganan avait suspendu une petite sculpture représentant une baleine.

Ce n'était pas l'animal que Chagak aurait choisi mais il lui avait expliqué que c'était un signe qui ferait croire aux Chasseurs de Baleines que l'enfant était doublement de leur sang : petit-fils de la femme de Shuganan, et petit-fils de Nombreuses Baleines. Maintenant Chagak se demandait si ce n'était pas cette sculpture qui avait attiré la baleine sur leur plage.

Elle ajouta du bois dans le feu en se rapprochant de cette clarté qui semblait éloigner les esprits et naissait avec l'obscurité. Le ciel gardait les couleurs du soleil ; des lueurs rouges et roses éclairaient le lointain horizon. Chagak se souvint que la plage de son peuple était orientée de la même façon, les collines entourant le village cachaient les couleurs du soleil durant les courtes nuits d'été. Mais ici, si elle marchait jusqu'à l'extrémité de la baie, il n'y aurait rien entre elle et le soleil à l'exception de la mer.

Elle prit ses pinces en bois, faites de roseaux verts tressés, et retira une pierre du feu. Elle la souleva pour la mettre dans la marmite en avançant lentement afin que si elle laissait tomber la pierre en faisant un faux pas, elle ne risque pas de marcher dessus.

Elle lâcha la pierre dans la marmite. L'huile et l'eau frissonnèrent et firent quelques bulles. Si les feux brûlaient toute la nuit, il y aurait une épaisse couche d'huile à la surface de chaque marmite le matin. Chagak l'enlèverait et la verserait dans un panier pour la faire refroidir.

Ceci fait, tout morceau de sable ou miette de viande pouvant faire rancir l'huile tomberait au fond. Chagak écumerait le dessus et le placerait dans un estomac de phoque pour servir de graisse pour les boyaux, et même pour imperméabiliser les coutures des iks et des ikyan.

Chagak revenait vers le feu quand elle vit une ombre se profiler dans l'obscurité près de l'ulaq. Sa première pensée fut qu'il s'agissait d'esprits de la nuit et elle fit appel à voix basse à l'esprit de la loutre et saisit dans sa main l'amulette du shaman, mais au même moment Kayugh apparut dans la lumière.

Elle éprouva un instant de soulagement, vite remplacé par la soudaine frayeur que Shuganan l'ait autorisé à passer la nuit avec elle. Muette de terreur, elle ne put proférer un seul mot.

Elle tenait les pinces entre eux comme si c'était une protection. Il ne fit aucun geste mais s'accroupit devant le feu en regardant les flammes. Chagak jeta une autre pierre chaude dans la marmite.

Quand elle revint près du feu, Kayugh se leva. Un brusque tremblement agita les mains de Chagak et elle se retourna en prétendant s'occuper de Samig.

— Tu as un fils, dit Kayugh en s'approchant pour écarter les couvertures. C'est un bel enfant, sain et gras.

— Un jour il sera chasseur, affirma Chagak, ce qui était la réponse habituelle d'une mère recevant ce genre de compliment.

— Où est ton mari ?

— Il est mort, répondit Chagak d'un ton abrupt.

Avec Shuganan ils avaient décidé de raconter la même histoire aux Chasseurs de Baleines. Elle espérait que c'était ce qu'il avait dit à cet homme.

— Je suis navré de l'apprendre.

— Son nom était Traqueur de Phoques. C'était un homme courageux, dit Chagak qui fut surprise de sentir des larmes lui monter aux yeux, mais il semblait que ses paroles faisaient de Traqueur de Phoques le véritable père de Samig.

Kayugh caressa la tête de l'enfant, sa main s'attardant sur sa fontanelle.

— Tu dois être fière de ton fils, dit-il en levant les yeux pour rencontrer le regard de la jeune femme.

— Oui, murmura-t-elle en baissant les yeux, la frayeur la saisissant de nouveau à la gorge.

— J'ai dit à ton grand-père que j'allais surveiller les feux afin que tu puisses te reposer.

Chagak le regarda avec surprise. Shuganan l'avait aidée à dépecer la baleine car la mer aurait pu entraîner l'animal. S'il y avait eu une autre femme, Shuganan ne l'aurait aidée que dans le dépouillement et le découpage des gros os. Pourquoi ce chasseur offrait-il son aide ?

Mais la loutre parut lui murmurer à l'oreille :

« Peut-être en veut-il une partie pour l'emporter dans son village. »

— Tu devrais dormir, dit Chagak. Tu as navigué dans ton ikyak toute la journée. Shuganan viendra prendre ma place.

— C'est un vieil homme. Il a besoin de plus de sommeil que toi ou moi.

— Je vais dormir un moment, puis je reviendrai, décida-t-elle.

Elle resta debout tandis que l'homme se servait des pinces pour ajouter une pierre brûlante dans la marmite. Puis elle se baissa pour prendre son bébé et se diriger vers l'ulaq.

— Il m'a proposé de venir dormir, dit Chagak à Shuganan, en suspendant le berceau de l'enfant à une poutre au-dessus de sa couche.

Puis elle revint au centre de l'ulaq et s'installa près du vieil homme.

— Aurais-je dû rester avec lui ?

— Non, dit Shuganan. Il voulait que je te parle.

Chagak avait été surprise de voir le vieil

homme encore éveillé en entrant dans l'ulaq, mais maintenant elle joignit ses mains avec appréhension en demandant :

— Il veut partager ma couche ?

Shuganan se mit à rire.

— Quel homme ne le désirerait ? Mais non, ce n'est pas ce qu'il m'a demandé. Il m'a parlé seulement de ton fils et de ton mari.

— Il m'a également posé des questions à ce sujet. Je lui ai répondu ce que nous avons décidé de dire aux Chasseurs de Baleines.

— Tu as bien fait.

— Que voulait-il, alors ?

Mais en posant la question, elle se souvint tout à coup de sa gentillesse avec Samig, du désir ardent qui s'était reflété dans ses yeux en regardant l'enfant, et une autre peur la fit réagir :

— Il ne veut pas Samig, au moins ? demanda-t-elle d'une voix tremblante.

— Tu t'inquiètes beaucoup trop, dit Shuganan sur un ton de reproche.

Chagak serra les lèvres et sentit des larmes lui monter aux yeux.

— Son village a été presque entièrement détruit par la mer. Un raz de marée. Il est le chef d'un petit groupe de survivants, deux autres hommes, trois femmes, quelques enfants. Ils voudraient venir sur cette plage pour y rester avec nous.

— Veulent-ils construire un village et réclamer cette terre comme la leur?

— Seulement avec notre permission. Autrement ils partiront dans quelques jours, quand les femmes auront eu le temps de faire sécher du poisson et de ramasser des racines.

— Leur as-tu dit qu'ils pouvaient rester?

— Juste quelques jours. Si ce sont des gens convenables, ils pourront rester. Sinon, ils devront partir.

— Qui les obligera à partir? demanda Chagak. Il ne serait pas difficile pour trois hommes de nous tuer et de garder la plage.

— Et qu'est-ce qui les empêcherait de faire cela maintenant ? Kayugh va retourner vers les siens. Il leur dira où nous sommes. Il vaut mieux pour nous bien les accueillir. De plus, nous allons bientôt partir pour le village des Chasseurs de Baleines. Qui sait si nous reviendrons?

Chagak arracha une poignée d'herbe du sol de l'ulaq et l'éparpilla entre ses doigts.

— S'il y a trois hommes et trois femmes, Kayugh doit avoir une épouse, dit-elle.

— Il a parlé d'une épouse.

Cette pensée soulagea Chagak, mais elle savait que beaucoup d'hommes étaient assez forts pour subvenir aux besoins de plus d'une épouse.

— Nous aurions dû lui raconter que j'étais ta femme, dit-elle.

— Pourquoi? Peut-être que lui ou un de ses hommes désirera t'avoir pour femme. Tu as besoin d'un bon mari.

Chagak secoua la tête.

— Non, dit-elle en se levant, je vous ai toi et Samig. Je n'ai pas besoin d'un mari. Je ne veux pas d'un mari.

Elle s'exprimait à haute voix et avec colère. Samig se mit à pleurer. Son vagissement semblait tomber du haut des poutres.

— Si Kayugh demande à m'avoir pour femme, dis-lui non, déclara-t-elle avant d'aller se coucher.

31

Kayugh dirigea son ikyak à travers les rochers qui protégeaient la petite baie choisie par les siens.

Ce n'était pas un bon endroit pour y construire un village. De gros blocs de pierre se dressaient dans l'eau, obstruant la vue de la mer. La plage était elle-même encombrée de rochers. En revanche, elle se prêtait aisément à un camp car il y avait une falaise protégeant du vent et un ruisseau d'eau fraîche.

Des ombellifères comestibles de diverses variétés, telles la libèche ou l'ache, poussaient entre les rochers. Des ugyuuns aux longues tiges cannelées, plus hautes que des hommes, avaient été dépouillées de leurs grandes feuilles blanches et noires et Kayugh comprit que les femmes les avaient cueillies. Bien des fois il avait vu Jambe Rouge faire griller les feuilles d'ugyuun sur des roseaux verts au-dessus du feu, jusqu'à ce que les feuilles soient assez sèches pour les émietter et en faire une poudre servant à relever le goût de la viande séchée.

Kayugh avait passé une nuit et une matinée avec Shuganan et Chagak et, bien que le vieil homme l'ait incité à rester encore une nuit, Kayugh avait craint que Longues Dents et Oiseau Gris ne pensent qu'il lui soit arrivé quelque chose de fâcheux s'il restait plus longtemps.

Et puis, toujours au fond de son esprit, le rendant parfois aveugle à ce qu'il aurait dû voir en tant que chasseur à bord de son ikyak — le changement des vents, la position des nuages, la couleur de la mer —, revenait la pensée de son fils. L'enfant était-il encore en vie ? Nez Crochu avait-elle réussi à lui faire avaler du bouillon depuis leur arrivée sur la plage ?

A présent, même si Coquille Bleue ne mettait pas son enfant au monde rapidement, il restait l'espoir de confier son fils à Chagak.

Kayugh détacha le panneau en peau recouvrant son ikyak et avec une dernière poussée de sa pagaie se laissa porter par une vague pour atteindre le rivage. Il sauta lentement hors de son embarcation qu'il saisit à deux mains pour la soustraire au reflux.

— Kayugh ! cria la voix d'Oiseau Gris.

Kayugh se rembrunit. Oiseau Gris était toujours pressé d'apporter de mauvaises nouvelles. Peut-être Amgigh était-il mort.

Kayugh détacha ses armes et ses provisions du fond de l'ikyak et les posa sur la plage.

Oiseau Gris vint s'asseoir à côté de lui.

— As-tu retrouvé cette île ? demanda-t-il.

— Oui, dit Kayugh en retirant son chigadax pour le poser sur l'ikyak afin de l'inspecter et de voir s'il n'y avait pas d'accroc.

— La baleine était-elle toujours là ainsi que le vieil homme?

— Oui, répondit encore Kayugh.

— L'as-tu tué ?

— Pourquoi l'aurais-je fait? Il m'a laissé me reposer dans son ulaq. Il m'a donné un morceau de baleine pour vous le rapporter.

— Est-il seul sur cette plage ?

N'ayant pas trouvé d'accroc au chigadax, il le posa sur le reste des provisions. Il le graisserait plus tard, il n'y avait pas de traces d'humidité dans les coutures qui pouvait le faire moisir. Il se pencha sur l'ikyak pour vérifier les coutures des peaux de lion de mer. Les questions d'Oiseau Gris commençaient à l'agacer et, pour une raison inconnue, il répugnait à l'idée de lui parler de Chagak.

— Ce vieil homme est un shaman, dit-il sèchement, puis il demanda : mon fils est-il encore en vie?

Oiseau Gris haussa les épaules.

— Les femmes n'ont pas encore entonné de chants de mort.

— Et Coquille Bleue, t'a-t-elle donné un fils ?

— Pas encore.

Bonne et mauvaise nouvelles, pensa Kayugh, mais il se sentit libéré d'une certaine tension. Il retourna l'ikyak pour inspecter la coque. Il ne trouva aucune déchirure et prit un morceau de graisse de sa réserve pour en couvrir les coutures.

— Où est Longues Dents ? demanda-t-il.

— Nous avons trouvé une cave, un peu plus loin dans les collines. Les femmes y ont installé un abri. Longues Dents et moi avons pris un tour de garde pour surveiller la mer en attendant ton retour et afin que tu ne penses pas que nous étions partis.

Kayugh avait terminé le graissage de son ikyak. Il ramassa son harpon, son chigadax et l'estomac de phoque contenant la viande de baleine et plaça le tout sur ses épaules en disant :

— Conduis-moi à cette cave. Je vous raconterai ce que j'ai trouvé et nous déciderons ce que nous devons faire.

— J'espère qu'il ne reviendra pas, dit Chagak.

— Il n'est pas bon pour nous d'être seuls, répondit Shuganan. Que ferais-tu s'il m'arrivait quelque chose? Tu ne pourrais chasser et en même temps t'occuper de Samig.

Chagak entoura le bébé de ses bras et se mit à se balancer. Ses mouvements éveillèrent l'enfant et aussitôt il se mit à téter.

— Ce sont des gens de la même tribu que la tienne, reprit Shuganan. Ils parlent la même langue.

— Bien sûr, soupira Chagak.

Elle s'efforça de se souvenir des nombreuses joies qu'elle avait connues en vivant au village de son peuple et essaya de se dire que ce ne serait pas différent, mais un esprit malin sembla lui apporter des doutes. S'attendraient-ils à vivre dans l'ulaq de Shuganan? Les femmes lui diraient-elles ce qu'elle devait faire ? Chagak était devenue une femme maintenant, avec un bébé à elle. Mais elles étaient trois et elle était seule.

— Quels sont tes projets pour les Chasseurs de Baleines ? demanda-t-elle.

— Nous devons aller les voir. Nous parlerons à Kayugh des dangers qui l'attendent ici. Ce sera alors à lui de décider s'il doit rester ou partir.

— Dans ce cas, ils s'en iront peut-être.

Mais Shuganan s'entêta :

— Peut-être choisiront-ils de venir avec nous chez les Chasseurs de Baleines.

— Ils ne sont que trois, expliqua Kayugh. Le vieil homme et sa petite-fille, elle a un fils.

Ils étaient assis en cercle devant la caverne. Un feu brûlait au centre et les enfants étaient assis avec les adultes, même le bébé de Kayugh. Ses mains et son visage étaient froids quand il les toucha, bien que Coquille Bleue les eût enveloppés dans une fourrure.

Il faisait encore jour mais, avec l'ombre de la caverne et les craquements du feu, on se serait cru en pleine nuit, ou peut-être par une sombre soirée d'hiver, moment opportun pour raconter des histoires.

— Nous pouvons tuer le vieil homme et l'un de nous prendra sa femme comme épouse, dit Oiseau Gris.

— Pourquoi tuerions-nous ce vieil homme? rétorqua Longues Dents en crachant par terre. Tu es bien fou, Oiseau Gris.

Kayugh regarda les deux hommes. Oiseau Gris serrait les poings en pinçant les lèvres avec une expression méprisante, tandis que l'autre l'ignorait et se concentrait sur Kayugh.

— Nous ne sommes pas des tueurs, dit-il.

Il rencontra le regard de Longues Dents semblant lui dire qu'il était d'accord avec lui et il reprit avec plus de confiance :

— Si ce vieil homme n'avait pas voulu de nous sur son île, nous n'y serions pas allés, mais il nous y invite. C'est un shaman, j'en suis sûr, et il a de grands pouvoirs. Je vous ai parlé de la baleine, mais laissez-moi vous parler de son ulaq.

— Que nous importe son ulaq, coupa Oiseau Gris.

— Il y a trois ulas, continua Kayugh. Deux sont fermés comme des ulas des morts, l'autre, plus petit, est celui dans lequel vit le vieil homme. A l'intérieur les murs ont été garnis d'étagères sur lesquelles se trouvent de petites représentations d'hommes et d'animaux, toutes gravées ou sculptées avec des yeux, une bouche et des détails d'habillement comme des plumes ou de la fourrure.

« D'abord j'ai cru que ce vieil homme était un esprit, et qu'il avait fabriqué ces statuettes pour attirer les animaux sur sa plage, mais pendant que nous étions assis et bavardions il a travaillé tout le temps avec un couteau, gravant et sculptant un morceau d'ivoire jusqu'à ce qu'il commence à ressembler à une baleine. Il me l'a donné. »

Kayugh tira la sculpture de son parka. Il avait vu Shuganan faire un trou dans l'ivoire et y insé-rer une cordelette afin que Kayugh pût porter la figurine comme une amulette autour du cou.

Pour percer ce trou, Shuganan avait utilisé un morceau d'obsidienne taillé en pointe à une extrémité. Il avait placé un petit bol d'huile sur ses genoux et y avait plongé la sculpture en la tenant fermement d'une main tandis que de l'autre il tournait la pointe de l'obsidienne, pressant, tournant, pressant, tournant, pressant, tournant.

— L'huile renforce l'ivoire, a-t-il expliqué, sans elle l'ivoire s'écaillerait et parfois pourrait même éclater et alors l'esprit de la sculpture s'échapperait.

Kayugh se pencha en tenant la figurine dans sa main. Elle n'était pas plus longue que son petit doigt, et sa blancheur brillait à la lueur du feu.

Les femmes portèrent leurs mains devant leur bouche et Longues Dents lui-même siffla doucement. Oiseau Gris se pencha en avant mais ne toucha pas l'objet.

— Ce vieil homme avait-il vraiment une baleine sur sa plage ? demanda Longues Dents.

— Oui, une grosse baleine.

Longues Dents secoua la tête.

— Peut-être 1 a-t-il attirée avec une sculpture ?

— Je l'ignore, dit Kayugh, mais il y avait plusieurs sculptures de baleines dans son ulaq et une autre au-dessus du berceau du bébé.

Nez Crochu changea de position et s'approcha du feu. Kavugh savait que c'était le signe qu'elle voulait parler. Habituellement, les femmes ne prenaient pas la parole au cours des réunions du village. Mais Nez Crochu posait toujours des questions avisées et répondait avec une même sagesse. Les hommes étaient habituellement disposés à l'écouter.

— La femme est-elle sa petite-fille ou son épouse ? demanda-t-elle.

— Sa petite-fille. Il m'a dit que son mari était mort. Elle est très jeune et parle la même langue que nous. Son grand-père est très âgé et j'ai eu l'impression qu'il n'avait pas toujours parlé notre langue.

— Nous devrions tuer ce vieil homme, répéta Oiseau Gris. Cela nous ferait plus de femmes et plus d'enfants.

— Nous ne pourrions le tuer même si nous le voulions, protesta Longues Dents. Ses sculptures le protègent.

Oiseau Gris haussa les épaules d'un air dubitatif:

— J'ai connu d'autres hommes qui sculptaient. Quel grand pouvoir y a-t-il là-dedans ? J'ai moi-même gravé des silhouettes de phoques sur la lance de mon harpon.

— Oui, dit Nez Crochu, mais nous savons tous que cela ne t'a pas aidé dans ta chasse.

Oiseau Gris sauta sur ses pieds et se pencha sur l'impertinente, mais Longues Dents, assis entre eux, s'interposa et obligea Oiseau Gris à se rasseoir. Puis, se tournant vers sa femme, il ordonna :

— Nez Crochu, reste tranquille.

Anxieux de savoir pour quelle raison Nez Crochu s'intéressait à Chagak, Kayugh demanda :

— Pourquoi voulais-tu savoir si cette femme était son épouse ou sa petite-fille ?

Nez Crochu sourit :

— Si elle est vraiment sa petite-fille, comme te l'a dit le vieil homme, avec un fils à élever, peut-être nous accueillera-t-il bien parce qu'elle a besoin d'un mari. Mais si elle est son épouse et qu'il nous a menti, ou bien il tend un piège pour nous attirer là et nous tuer, ou bien il n'a aucun pouvoir et il a peur que toi et les autres hommes le tuent et prennent sa femme.

— Et quel bien tirerons-nous de tout cela? demanda Oiseau Gris. Nous ne savons pas si elle est ou non son épouse. Si le vieil homme est un esprit, il nous tuera. S'il est seulement vieux et effrayé, sa place est probablement remplie de mauvais esprits qui sont venus le tourmenter. Qu'adviendra-t-il si ces esprits sont là quand nous arriverons? Comment protégerons-nous nos femmes et nos enfants?

— C'est une bonne plage, dit Kayugh. Les falaises l'abritent de la mer et il y a de nombreuses flaques d'eau laissées par la marée pour les oursins. Il y a également un ruisseau d'eau fraîche et des nids d'oiseaux dans les falaises. De l'herbe pousse sur les dunes de la plage.

Kayugh fit une pause et le cri aigu de son fils troua le silence. Coquille Bleue plongea ses doigts dans un pot de bouillon gras et en fit tomber quelques gouttes dans la bouche du bébé. Kayugh baissa les yeux et se détourna. Il avait agi cruellement en prolongeant la vie de son fils. Le bébé serait mort maintenant s'il l'avait laissé avec Blanche Rivière et ensemble ils auraient trouvé le chemin des Lumières Dansantes.

— Tu as bien dit que la femme avait un gros bébé? demanda Oiseau Gris.

Kayugh vit l'expression malicieuse dans le regard de l'homme et ne répondit pas.

— Tu veux que nous risquions notre vie afin que ton fils ait une chance de vivre. Même si la femme accepte de le nourrir, il ne vivra pas. Regarde-le, il est déjà mort. Un esprit vit en lui qui n'est pas le sien. Tu entends seulement le cri d'une mouette ou d'un macareux. C'est un leurre.

Oiseau Gris désigna le pendentif représentant la baleine que Kayugh tenait encore dans sa main.

— Comment savons-nous que le vieil homme n'a pas sculpté cette baleine pour l'envoyer ici avec de mauvais esprits pour nous conduire dans un piège? Tu nous sacrifierais tous pour un enfant qui devrait être mort depuis longtemps.

Oiseau Gris se leva :

— Nous ne devons pas partir, grogna-t-il.

Et il s'éloigna du feu. Mais Longues Dents dit à Kayugh :

— Si tu décides d'y aller, moi et mes femmes nous irons avec toi.

Kayugh rencontra le regard de Longues Dents et y lut la sagesse et la force. Oiseau Gris se tenait immobile, le dos au feu. Personne ne le forcerait à les accompagner et peut-être même serait-ce un soulagement pour eux, mais Kayugh doutait qu'Oiseau Gris eût le courage de rester seul. Il regarda son fils. L'enfant suçait toujours les doigts de Coquille Bleue.

« Je dois décider sans le prendre en considération », pensa-t-il, aussi dit-il à son esprit : « Amgigh est mort. Même le lait de Chagak ne pourrait le sauver. » Et dans son esprit Kayugh vit son fils mort, avec la petite pile de pierres qui le recouvrirait, et se vit lui-même pagayant vers la haute mer. Alors, glissant au fond de son ikyak, il sentit les vagues recouvrir sa tête. Tous deux allaient mourir et ensemble leurs esprits retrouveraient celui de Blanche Rivière pour gagner les Lumières Dansantes.

Puis, lui-même étant mort, il vit Longues Dents se battre pour tous les autres avec Oiseau Gris qui était plus une charge qu'une aide.

« Je ne peux pas mourir, pensa Kayugh. Je ne peux quitter les miens. Blanche Rivière viendra chercher notre fils. C'était une bonne mère. Pourquoi m'inquiéter et imaginer qu'elle permettrait à l'esprit d'Amgigh de s'égarer dans le monde des morts ? »

Aussi à nouveau, Kayugh dit à son esprit : « Amgigh est mort. Si nous allons sur la plage de Shuganan, cela ne fera aucune différence pour mon fils. La décision à prendre doit être celle qui sera la meilleure pour nous tous. »

Dans son souvenir Kayugh revit la bonté qui brillait dans les yeux de Shuganan, le pouvoir de ses sculptures, la force qu'il y avait en Chagak. Quelle raison y avait-il de craindre quelque chose ?

Il releva la tête et s'adressa au visage expressif de Longues Dents et au dos tourné d'Oiseau Gris :

— Nous allons y aller.

32

Shuganan était assis en haut de l'ulaq et regardait la plage. Chaque matin, en se réveillant, son estomac se serrait jusqu'à ce qu'il ait vu que la carcasse de la baleine était toujours là et que les vagues ne l'avaient pas enlevée. Et chaque nuit il se réjouissait. Il y avait davantage de viande en réserve, davantage d'huile enlevée.

La baleine était toujours là, réduite à son squelette, aux os et au sang.

Shuganan redressa les épaules et appela Chagak. La nuit précédente, ils avaient recouvert les deux feux car ils avaient davantage besoin de sommeil que d'huile.

Aujourd'hui Chagak trierait les os, faisant bouillir les plus gros pour en tirer de l'huile et gardant les plus petits pour assaisonner les ragoûts.

Chagak sortit de l'ulaq, son suk gonflé par le bébé qu'elle tenait contre elle.

— La baleine est-elle toujours là? demanda-t-elle en se tournant pour regarder.

— Oui.

Elle n'ajouta rien mais se pencha pour serrer le bras de Shuganan et sauter de l'ulaq pour aller sur la plage.

Shuganan la regarda attiser les braises, ajouter de l'herbe sèche et du bois mort; bientôt les flammes se mirent à brûler. Mais il gardait surtout les yeux fixés sur la mer, dans l'attente du retour de Kayugh ramenant les siens avec lui.

Kayugh enfonça sa pagaie dans l'eau et son ikyak devança celui d'Oiseau Gris. Il étudia la falaise sur la droite. Oui, c'était bien la haute falaise à l'est de la plage de Shuganan.

— C'est là, cria-t-il en agitant sa pagaie au-dessus de sa tête, puis il fit tourner son ikyak dans la baie.

Il vit Shuganan se presser sur la plage et il vit la carcasse de la baleine, réduite aux seuls os. Entre l'arc des côtes, des mouettes piaillaient et se battaient pour des restants de viande.

Kayugh manœuvra pour glisser son ikyak entre les rochers qui parsemaient le rivage et, en approchant de la plage, il détacha le rabat qui le recouvrait, sauta dans l'eau jaunâtre et tira son ikyak à terre.

Shuganan l'attendait et le salua avec les paumes de ses mains levées. Puis Longues Dents se présenta. Lui aussi salua Shuganan et tous deux aidèrent Oiseau Gris ainsi que les femmes et les enfants à descendre de leur ik.

Chagak se tenait près des feux et Kayugh souhaita pouvoir prendre son fils des bras de Coquille Bleue pour le lui porter et lui demander de le nourrir. Chaque jour, en voyant le bébé plus près de la mort, Kayugh sentait ses forces l'abandonner comme si les déficiences de l'enfant le transformaient lui-même en vieil homme.

« Tout cela à cause de mon égoïsme », pensa-t-il en regardant Chagak travailler. Mais quand il avait décidé de conserver l'enfant, c'était parce qu'il avait jugé insupportable d'ajouter ce chagrin à la mort de deux épouses et de tous ceux qui avaient péri et appartenaient à son peuple. Sa douleur était encore si intense qu'il se demandait parfois si quelque chose à l'intérieur de lui n'était pas brisé et saignait, rendant ainsi ses bras et ses jambes si lourds, forçant son estomac à refuser toute nourriture.

Mais avec cette longue attente, l'espoir devenait pire et sa peine était encore augmentée par un esprit qui lui soufflait : « Il va mieux. Ne vois-tu pas qu'il est un peu moins maigre? Ne vois-tu pas qu'il ouvre davantage les yeux et que ses cris sont plus forts? » Aussi Kayugh ne pouvait se fier à son propre jugement et ne comprenait la vérité qu'en lisant le chagrin dans les yeux de Nez Crochu et la peur dans ceux de Coquille Bleue.

Plongé dans ses pensées, Kayugh ne vit pas Oiseau Gris se dresser près de lui et sursauta quand il lui susurra :

— Tu ne nous avais pas dit qu'elle était belle.

— Cela aurait-il rendu ta décision de venir plus facile? demanda Kayugh.

— Je croyais que tu n'étais venu ici que pour sauver ton fils.

— J'ai décidé de venir ici parce que c'est une bonne plage.

— Alors, tu ne te soucies pas si je décide de prendre une seconde femme? demanda Oiseau Gris.

La colère envahit Kayugh et il serra les poings.

— Qui chassera pour la nourrir? demanda-t-il sur un ton méprisant qui blessa Oiseau Gris comme un coup de couteau.

Mais avant qu'Oiseau Gris ait eu le temps de répondre, Shuganan se trouva soudain entre eux.

Le vieil homme avait redressé les épaules et ses yeux étaient brillants comme des charbons ardents :

— Je vous offre l'hospitalité de mon ulaq et de ma plage et vous vous battez déjà pour ma petite-fille.

— Elle a besoin d'un mari, dit Oiseau Gris.

— C'est moi qui déciderai si elle a besoin d'un mari, répliqua Shuganan d'une voix assez forte pour être entendue de tout le monde, y compris des femmes et des enfants qui déchargeaient l'ik.

Kayugh attendit une réponse d'Oiseau Gris, mais il ne dit rien et finalement Longues Dents s'approcha et indiqua l'ik à Oiseau Gris :

— Ta femme a besoin de ton aide.

Oiseau Gris s'éloigna lentement.

— Personne ne prendra ta petite-fille pour femme à moins qu'elle et toi consentiez au mariage, dit Kayugh. Et si tu le souhaites, nous partirons.

Mais avant que Shuganan ait pu répondre, Longues Dents ajouta :

— Kayugh semble peu s'excuser pour la grossièreté d'Oiseau Gris, mais il en fait plus que tu ne penses.

Kayugh frappa l'épaule de son ami :

— Les problèmes d'un homme lui appartiennent, dit-il calmement.

Mais Longues Dents insista :

— Quand nous serons vieux, notre peuple aura besoin de jeunes chasseurs.

— Coquille Bleue porte peut-être un fils, dit Kayugh.

Longues Dents sourit :

— Peut-être, mais il est possible aussi qu'il chasse comme son père.

— Oiseau Gris chasse quand même.

— Je n'aime pas la viande des petits rongeurs.

Se tournant vers Shuganan, Longues Dents

déclara :

— L'épouse de Kayugh est morte en couches et son fils n'a pas de femme pour le soigner. Nous demandons seulement à ta petite-fille de bien vouloir partager son lait et non d'être une épouse.

— C'est une décision qu'elle seule peut prendre, dit Shuganan. Mais quand vous aurez terminé de décharger vos embarcations, venez dans mon ulaq, je le lui demanderai.

Chagak souleva une autre pierre brûlante avec ses pinces en bambou et la fit tomber dans la marmite. Elle essayait de travailler comme si personne d'autre n'était sur la plage et qu'elle ne voyait pas Shuganan avec les hommes et les femmes du village de Kayugh.

Mais maintenant, sous la conduite de Shuganan, ils passèrent devant elle pour se diriger vers l'ulaq, les hommes tenaient leurs harpons et leurs lances, les femmes étaient chargées par des paquets de viande, des tapis d'herbe.

Il y avait deux enfants, un petit garçon d'environ huit étés tenant un sac en peau de phoque sur son épaule et une petite fille n'ayant pas plus de trois étés tirant un tapis d'herbe.

Selon la coutume de politesse, les adultes ne regardèrent pas Chagak, mais le petit garçon la dévisagea en passant et se pencha pour regarder la marmite.

La petite fille leva la main et désigna Chagak avec son index tendu. Elle s'arrêta et parut sur le point de parler, mais elle mit son doigt dans sa bouche et courut pour rejoindre les autres.

Chagak resta debout pour surveiller ces gens qui entraient dans l'ulaq. Elle aurait souhaité être présente pour leur dire où mettre leurs affaires et s'assurer que les provisions soient mises de côté, mais elle continua son travail.

Elle utilisa un bâton pointu en bambou vert pour tirer les derniers morceaux de carcasse restants et les empila sur une peau pour refroidir. Plus tard elle les couperait en petits bouts afin de servir d'hameçons pour pêcher.

Elle retirait le dernier morceau quand elle vit Shuganan descendre de l'ulaq en compagnie de Kayugh et des deux autres hommes. Chagak baissa la tête afin de ne pas se faire remarquer et s'absorba tellement dans sa besogne qu'elle sursauta en entendant Shuganan parler à ses côtés.

— Voici ma petite-fille, Chagak, dit-il aux autres hommes, et, se tournant vers elle, il ajouta : tu connais déjà Kayugh. Ces hommes font partie de son village : voici Longues Dents et Oiseau Gris.

Chagak s'essuya les mains sur son suk et se leva.

Longues Dents était grand et ses bras paraissaient aussi longs que son parka. Il avait le teint foncé avec des traits accusés et des cheveux ébouriffés. Il lui sourit en montrant une rangée de longues dents blanches proéminentes que l'on apercevait entre ses lèvres même lorsqu'il tenait la bouche fermée, mais il y avait une bonté dans son sourire qui mit la jeune femme à l'aise.

L'autre homme, Oiseau Gris, ne sourit pas. Ses lèvres s'aplatissaient sur ses dents comme une loutre en colère, une barbe hirsute ornait son menton et des poils à peine plus gros que des moustaches de phoque tombaient sur le devant de son parka. Elle eut l'impression qu'il fermait à demi les yeux à dessein, plissant son front dans son effort. Il était plus petit que Kayugh et Longues Dents, mais se tenait en bombant le torse comme s'il pouvait augmenter sa stature par son seul effort. Il fut le premier à parler et il le fit sans commentaire de politesse sur le temps ou le travail de Chagak.

— Nous voulons voir ton fils.

La jeune femme croisa ses bras sur son suk dans un geste de protection.

— Il dort, dit-elle, bien qu'elle sentît sa bouche sur son sein et ses petites mains pétrir sa poitrine.

Mais Longues Dents prit la parole comme si Oiseau Gris n'avait rien dit et même comme s'il n'était pas là.

— Nous avons voyagé pendant de nombreux jours. Nos femmes sont fatiguées. Ton grand-père leur a offert un abri dans son ulaq. Quand elles seront reposées, elles viendront t'aider.

Sans être vraiment des paroles habituelles de politesse, il y avait au moins de la déférence dans sa voix.

— Il sera agréable d'avoir de l'aide, répondit-elle.

— Kayugh a un fils, lui aussi, dit Shuganan.

— J'en suis heureuse pour toi, répondit Chagak, mais dès qu'elle eut parlé, elle vit le regard de cet homme s'assombrir avec une expression lui rappelant le chagrin qu'elle nourrissait au fond de son cœur depuis l'anéantissement de son peuple. L'enfant est-il malade? demanda-t-elle, oubliant qu'elle ne devait pas parler sans y être invitée.

Mais Kayugh ne parut pas le remarquer. Il fit un pas en avant en disant :

— Ma femme est morte après sa naissance et j'ai décidé de garder le bébé avec moi. Mais aucune de nos femmes n'a de lait pour le nourrir.

Chagak sortit son fils de la chaleur du suk et le tendit à Kayugh pour le lui montrer. L'enfant était nu à l'exception d'une peau tannée passée entre ses jambes. Il remua les bras et les jambes dans l'air froid et se mit à crier.

— C'est un bel enfant, dit Kayugh.

— Tous les bébés paraissent beaux et forts à côté de ton fils, ricana Oiseau Gris sans regarder Kayugh.

— Où est ton fils ? demanda Chagak.

— Dans l'ulaq, répondit Kayugh, Coquille Bleue, l'épouse d'Oiseau Gris, s'occupe de lui.

Chagak acquiesça, puis, comme s'il n'y avait personne sur la plage qu'elle et Kayugh, elle souleva son suk et pressa son sein pour en faire jaillir du lait. Ensuite elle remit Samig à sa place et le laissa téter.

Après avoir réajusté son suk sur son fils elle dit:

— J'ai assez de lait pour deux. Je vais nourrir ton fils.

33

Lorsque Chagak entra dans l'ulaq, il lui sembla que c'était un endroit différent. Les provisions entassées dans les estomacs de phoque étaient amoncelées au pied du tronc d'arbre central. Des fourrures s'empilaient dans les chambres et débordaient dans la pièce principale.

Mais, bien qu'elle se fût attendue à entendre le bourdonnement des voix de femmes, celles-ci étaient silencieuses. Pendant un moment elle se tint immobile, regardant autour d'elle ces femmes, qui la dévisageaient.

Elles étaient assises au centre de l'ulaq, se tournant le dos, le visage levé vers les étagères où étaient exposées les sculptures de Shuganan. Une des femmes, ayant un gros nez crochu, tenait la fillette sur ses genoux. Le petit garçon était assis à côté d'elle. Une autre femme au visage rond et plein était assise et regardait le sol, ses cheveux sombres tirés en arrière et nattés, mais ce fut la femme la plus petite qui retint l'attention de Chagak. Son suk était gonflé.

« Coquille Bleue, la femme d'Oiseau Gris », pensa-t-elle, et en même temps elle entendit la voix de la loutre lui murmurer : « Que cette femme est jolie ! »

Oui, pensa Chagak, tout le monde aurait plaisir à regarder le petit nez fin, les lèvres pleines et les grands yeux de Coquille Bleue. Involontairement elle toucha son propre visage et se demanda si quelqu'un aurait du plaisir à le regarder.

Tout d'abord, elle n'eut pas envie de parler. Elle aurait voulu aller directement dans sa chambre en tirant le rideau entre elle et ces femmes. Mais elle avait dit à Kayugh qu'elle s'occuperait de son fils et, maintenant que les hommes surveillaient les feux, elle pouvait le faire.

Finalement, elle déclara :

— Les sculptures de Shuganan ne contiennent pas de mauvais esprits. Il ne faut pas en avoir peur et vous serez bientôt habituées à leurs regards.

Ce fut comme si ces paroles rendaient la vie à ces femmes. Celle qui avait un gros nez parla aux autres et bientôt toutes les trois se mirent à dérouler leurs matelas d'herbe et à sortir leurs provisions. Cette femme semblait diriger tout le monde. Chagak s'approcha d'elle et lui montra où se trouvait la réserve des provisions. Elle tira les rideaux et les souleva afin que les femmes puissent y mettre leurs propres réserves.

— Je m'appelle Nez Crochu, dit la femme. Puis elle désigna la petite fille assise sur ses genoux : voici Baie Rouge, la fille de Kayugh.

— Je suis heureuse que tu sois venue, Baie Rouge, dit Chagak, mais la fillette tourna son visage contre la poitrine de Nez Crochu.

— Le petit garçon est-il aussi le fils de Kayugh? demanda Chagak.

— Non, répondit Nez Crochu, Premier Flocon est mon fils. Mais Kayugh a bien un fils. Coquille Bleue s'occupe de lui. Il est malade.

Coquille Bleue leva les yeux.

— Il est très faible, soupira-t-elle, et je n'ai pas de lait. Mon mari n'est pas content que je m'occupe de cet enfant. Il dit que cela pourrait apporter une malédiction sur nos propres enfants.

— J'ai du lait, dit Chagak, mais les paroles de Coquille Bleue l'avaient mise mal à l'aise.

Le fils de Kayugh pourrait-il transmettre sa faiblesse à Samig? Mais la voix de la loutre lui souffla : « Tu as promis à Kayugh de t'occuper de l'enfant. »

Coquille Bleue souleva son suk et en sortit le bébé. Tout d'abord le regard de Chagak se porta sur le ventre rond de Coquille Bleue. La jeune femme était enceinte et près d'accoucher. Puis elle vit l'enfant. Il ressemblait à un petit vieux. Ses yeux et son ventre étaient trop gros pour ses bras et ses jambes décharnés. Depuis quand n'avait-il rien absorbé?

Coquille Bleue détacha la bandoulière qui rete-nait l'enfant et ouvrit un paquet posé à côté d'elle. Elle en sortit une fourrure et une peau de phoque propres pour accrocher la bandoulière et tendit le tout à Chagak. Samig était suspendu à l'épaule droite de Chagak. Elle passa l'autre bandoulière sur son épaule gauche et prit le fils de Kayugh qu'elle installa avant de lui tendre son sein. Elle dut lui presser les joues pour lui faire ouvrir la bouche et attendit avec quelque anxiété jusqu'à ce qu'elle sente une faible succion. Le bébé ouvrit les yeux comme s'il était surpris que ce simple geste ait rempli sa bouche, mais il continua à téter en s'accrochant à son sein des deux mains.

Coquille Bleue retourna au centre de l'ulaq et prit place à côté de Nez Crochu. Elles se mirent à parler mais à voix si basse que Chagak n'entendit pas ce qu'elles disaient. Soudain elle se sentit seule et gênée comme si c'était elle qui était en visite dans l'ulaq.

Les femmes se mirent à rire et même la plus timide leva la tête. Chagak craignit brusquement qu'elles ne parlent d'elle, aussi se détourna-t-elle et s'occupa-t-elle du bébé de Kayugh. Il n'avait pas assez de force pour téter continuellement. Il lâchait le sein et laissait sa tête aller en arrière, les yeux clos, avant de revenir chercher la manne nourricière.

Chagak baissa son suk, recouvrant le petit bébé. Elle jeta un coup d'œil vers les autres femmes et vit que Coquille Bleue la regardait. Elle lut le soulagement dans ses yeux, mais il semblait que le soulagement de Coquille Bleue fût devenu le souci de Chagak.

La loutre chuchota : « Cet enfant va mourir. »

— Non ! dit Chagak si vivement qu'elle eut une soudaine vision de la loutre quittant le rivage pour aller se réfugier dans la mer en se retournant sur le dos devant la violence de Chagak.

Mais celle-ci ne put s'empêcher de penser que la loutre avait raison. Le bébé n'avait même pas pleuré quand Coquille Bleue l'avait retiré tout nu de la chaleur de son suk. Un enfant qui n'a plus la force de pleurer, pouvait-il vivre?

Chagak tint ses mains sous son suk et caressait doucement la tête de l'enfant dès qu'il cessait de téter, puis elle caressa également Samig, contrôlant si ses jambes et ses bras restaient bien fermes et dodus, s'assurant que le fils de Kayugh ne retirât pas la force de son fils en tétant son lait.

Elle garda la tête baissée, aussi ne vit-elle pas Coquille Bleue s'approcher pour demander :

— Est-ce qu'il tète ?

La question fit sursauter Chagak et son cri de surprise fit rire Coquille Bleue. Mais Chagak n'y vit aucune raison de sourire, son ulaq rempli de ces femmes étrangères, un bébé mourant suspendu à sa poitrine. Pourquoi Shuganan avait-il accepté de laisser ces gens rester ?

Cependant Coquille Bleue ignorait ses pensées et se mit à bavarder à propos de la carcasse de la baleine et de la viande à mettre à sécher.

Chagak ne désirait pas voir les autres femmes se mêler de ses affaires. C'était son travail et elle l'avait accompli de la façon qu'elle jugeait appropriée. Elle aimait prendre ses décisions et ne voulait pas voir les autres changer ce qu'elle avait organisé.

Mais la voix de la loutre murmura : « Il y a longtemps que tu as quitté ton village. Quelle femme refuse de l'aide? Tu laisses bien les hommes t'aider en ce moment, pourquoi pas les femmes? Elles en savent davantage sur ce sujet que les hommes. »

Aussi Chagak écouta-t-elle Coquille Bleue d'une oreille plus complaisante en essayant de sourire pendant qu'elle parlait, mais elle ne l'écouta pas vraiment avant qu'elle ne se mette à parler de Kayugh. Alors, pour une raison inconnue, elle se sentit intéressée et demanda :

— Oiseau Gris, ton mari, est-il le frère de Kayugh?

— Non, répondit Coquille Bleue, le père et la mère de Kayugh sont venus dans notre village avant sa naissance. Ils faisaient partie des Chasseurs de Morses. Son père était venu dans notre village pour faire du troc, il s'y est plu et y a amené sa femme pour s'y installer.

Chagak avait entendu parler du peuple des Morses par son père. C'étaient de braves gens, avait-il dit, aimant rire, généralement de haute taille, de teint clair et qui dressaient des animaux appelés des chiens pour traîner des charges et protéger leurs camps. Aussi Chagak ne put-elle s'empêcher de poser une question enfantine :

— A-t-il un chien ?

Coquille Bleue se mit à rire.

— Non, répondit-elle, mais c'est un grand chasseur, bien meilleur que les autres. Il serait devenu notre chef s'il était resté dans notre village. Mais il n'a pas eu le choix. La mer montait et notre île devenait plus petite chaque année. Kayugh a dit que d'une façon ou d'une autre nous serions obligés de partir. Malheureusement, jusqu'ici notre voyage ne s'est pas bien passé, spécialement pour Kayugh.

— Oui, dit Chagak, il m'a dit que sa femme était morte en couches.

— Elle a eu une hémorragie quand le bébé est né et elle nous a caché que cela avait été aussi grave. Et avant, la première femme de Kayugh est morte, ajouta Coquille Bleue. Elle s'est noyée en allant à la pêche. Kayugh a essayé de la sauver, mais il est arrivé trop tard, elle était déjà morte. Elle était vieille et avait été mariée avant d'épouser Kayugh, mais Kayugh l'avait prise comme première femme en lui rendant honneur, bien qu'elle ne l'ait pas honoré en lui donnant un enfant.

Chagak sentit le fils de Kayugh lâcher sa poitrine et fut prise d'une soudaine frayeur, craignant qu'il ne soit mort. Elle regarda sous son suk et vit le lait couler de la bouche de l'enfant. Il s'était endormi. Elle leva les yeux vers Coquille Bleue et lui dit :

— Il dort. Veux-tu le tenir un peu ?

Coquille Bleue détourna les yeux.

— Non, soupira-t-elle. Je n'ai pas de lait. Si tu veux le garder il faut lui donner à téter plus souvent.

Chagak pensa encore à l'expression douloureuse dans les yeux de Kayugh quand il parlait de son fils. Il n'était pas surprenant que Coquille Bleue ne désirât pas garder le bébé. Qui pouvait désirer tenir un enfant dans ses bras quand il était en train de mourir?

Coquille Bleue se leva :

— Il faut que j'aide Nez Crochu à déballer nos affaires. Puis elle changea de ton pour demander : le vieil homme, est-il ton mari ?

Chagak leva la tête.

— C'est mon grand-père. Cherchant ses mots, elle ajouta : le père de mon fils est mort.

Puis elle s'occupa du fils de Kayugh, le réveillant afin qu'il se remette à téter, et elle ne releva pas la tête pour voir si Coquille Bleue avait d'autres questions à poser.

34

Chagak était assise dans l'ulaq, un bébé accroché à chaque sein. Kayugh et les siens, là depuis trois jours, l'avaient aidée à terminer le découpage et le séchage de la viande de baleine et à faire fondre la graisse.

Des casiers étaient disposés tout le long de la plage, d'une falaise à l'autre, chaque casier contenant de la viande noire de baleine coupée en morceaux plus fins qu'une lame d'obsidienne et de la longueur de l'avant-bras de Chagak.

Dans l'ulaq, elle avait suspendu des tapis de sol en herbe tressée pour en faire des rideaux, partageant la grande pièce en endroits pour dormir.

Les hommes avaient commencé à creuser un nouvel ulaq, assez grand pour loger tous les amis de Kayugh, et Chagak souhaitait les voir terminer ce travail rapidement car elle se sentait mal à l'aise au milieu de cette bruyante assemblée dans l'ulaq de Shuganan. Dans son propre village la construction d'un ulaq était une occasion de se réjouir, mais celle de cet ulaq était gâchée par les constantes récriminations d'Oiseau Gris et sa mesquinerie envers Coquille Bleue.

Il était pénible aussi de voir les autres femmes se servir de ses réserves, ainsi que de ses pierres de cuisson. Plus tôt, ce jour-là, devant le foyer allumé sur la plage, Nez Crochu avait utilisé de l'huile de baleine pour faire cuire un hareng qu'elle avait attrapé. Pour cette cuisson elle s'était servie d'une large pierre plate dont Chagak se servait pour broyer les graines et les baies sèches et qu'elle prenait grand soin de tenir toujours propre et sans la moindre tache d'huile afin de pouvoir conserver la poudre pendant des mois sans crainte de moisissure. Mais quand Chagak s'aperçut que Nez Crochu avait chauffé la pierre, le mal était fait. Elle s'était contenue en se disant qu'elle chercherait une autre pierre après le départ de Nez Crochu. Les voyageurs ne pouvaient tout emporter avec eux et Nez Crochu avait peut-être abandonné sa pierre de cuisson.

Chagak avait essayé de tenir les plats prêts et d'expliquer comment elle avait l'habitude de mettre les provisions de côté, mais il semblait que chacune des femmes n'en fit qu'à sa tête, et la pièce où se trouvaient les réserves était remplie de sacs éventrés et de graines répandues de tous les côtés.

Oiseau Gris avait découvert la réserve d'œufs conservés dans l'huile et le sable et en avait mangé plus de la moitié.

Mais le plus grand souci de Chagak était le fils de Kayugh. L'enfant tétait et dormait mais elle ne voyait aucun changement dans son état, ses bras et ses jambes restaient toujours aussi maigres. Ses cris n'étaient pas plus forts. Il ouvrait rarement les yeux et, quand Chagak lui tendait un doigt, il ne s'y accrochait pas.

Le matin, dès qu'elle était levée pour vider les paniers de nuit et allumer les lampes, Kayugh venait près d'elle, les traits tirés, les yeux fatigués et rougis par l'insomnie. Elle soulevait son suk et lui montrait les bébés, l'un gras et dodu, l'autre maigre et famélique. Il secouait la tête et la tristesse de son regard torturait Chagak.

— Il tète bien, disait-elle.

Et la première fois qu'elle avait prononcé cette phrase, une lueur d'espoir avait brillé dans les yeux de Kayugh, mais maintenant chaque fois qu'elle lui montrait le bébé et faisait un commentaire, il ne répondait pas.

Chagak chantait en travaillant. Des chants sur la chasse pour faire de bons chasseurs et des prières à Aka. Elle fouilla même parmi les sculptures de Shuganan jusqu'à ce qu'elle ait trouvé un père portant son fils sur ses épaules et, avec la permission de Shuganan, elle l'attacha au côté gauche de son suk au-dessus du fils de Kayugh.

Elle avait travaillé sur la plage la plus grande partie de l'après-midi et avait attrapé deux oiseaux rapaces appelés jaegers qui étaient venus survoler les foyers de cuisson en quête de morceaux de carcasse de baleine. Elle avait lancé un panier sur les oiseaux puis leur avait tordu le cou avant de les mettre de côté pour les plumer plus tard.

En fin d'après-midi elle était retournée dans l'ulaq, espérant être seule, mais Coquille Bleue et Petit Canard étaient là, travaillant toutes les deux à des tapis d'herbe pour leur ulaq. Chagak avait couché Samig dans son berceau et avait bercé Amgigh pour continuer à l'allaiter, puis elle s'était assise pour aider les deux femmes. Mais même dans ce travail elle ne se sentait pas à sa place. Les deux autres parlaient de gens qu'elle ne connaissait pas, de plages qui ne lui étaient pas familières. Elle-même n'ouvrait la bouche que pour formuler des demandes nécessaires à son travail.

Finalement, elle sortit de l'ulaq en emportant deux grands paniers et se dirigea vers les collines pour ramasser de la bruyère. Elle remplacerait l'herbe de l'ulaq par de la bruyère, espérant que cela rafraîchirait l'odeur de renfermé accentuée par la présence de trop nombreuses personnes.

Quand ses deux paniers furent pleins, elle commença à retourner vers l'ulaq, mais elle vit Kayugh venir au-devant d'elle. Pendant un instant elle ferma les yeux. Elle avait soif et elle avait espéré avoir le temps de remplir son outre à la source près de l'ulaq, un moment de répit pour s'asseoir et boire sans rien entendre en dehors du bruit du vent et de la mer, mais elle accueillit cet homme avec un sourire en se rappelant que la plupart des femmes seraient fières de pouvoir s'entretenir avec un aussi vaillant chasseur.

Elle posa ses sacs de bruyère par terre et souleva son suk. Le vent parut froid sur son ventre et elle frissonna. Kayugh se pencha sur son fils et le bébé lâcha le sein de Chagak. Tout d'abord, elle crut entendre le cri de Samig protestant contre le froid, mais elle vit la bouche d'Amgigh s'arrondir et entendit le rire de Kayugh, les deux sons se mêlant en une même note, rappelant un chant de chasseur.

Elle vit les larmes rouler sur les joues de Kayugh:

— Il crie ! fit-il sur le ton d'un père annonçant fièrement le premier exploit de son fils.

Oui, pensa Chagak en regardant l'enfant. Il avait vraiment l'air un peu plus fort, ses bras et ses jambes n'étaient plus aussi maigres et, pour la première fois depuis qu'elle s'occupait de l'enfant, elle sentit naître l'espoir qu'il pourrait vivre... Cependant, bien qu'elle éprouvât quelque chose qui ressemblait à de la joie, elle sentit aussi une crainte, si jamais l'enfant devait mourir, sa mort serait beaucoup plus difficile à accepter.

Mais elle s'efforça de sourire à Kayugh et, à sa surprise, il l'aida à baisser son suk, puis il ramassa les deux paniers de bruyère et ensemble ils retournèrent à l'ulaq.

Dans la soirée, le repas terminé, Chagak s'assit avec les femmes, un matelas tressé sur les genoux. Elle avait l'intention de finir les angles, mais elle était si fatiguée qu'elle avait de la difficulté à remuer les doigts. Le bruit des voix venait de toutes les directions et elle aurait souhaité que l'ulaq de Kayugh soit terminé pour être à nouveau seule avec Shuganan afin de s'occuper des deux enfants en toute tranquillité, les murs épais de l'ulaq estompant le bruit du vent et de la mer.

Les hommes étaient sortis de l'ulaq après le repas, mais ils seraient bientôt de retour et Chagak devrait offrir un petit surplus et de quoi se rafraîchir. Ce n'était pas une nuit où Chagak pourrait s'excuser pour se retirer et aller dormir de bonne heure. Elle regarda les bébés, tous deux dormaient.

Quand elle était dans l'ulaq, elle entourait les enfants d'une fourrure plus légère et relevait son suk. En réalité, Samig n'avait pas besoin d'être couvert, mais le fils de Kayugh ne dormait pas bien s'il n'était pas au chaud.

Petit Canard était assise à côté d'elle, la petite Baie Rouge sur ses genoux, Nez Crochu étant installée un peu plus loin. Soudain, Premier Flocon se glissa à l'intérieur de l'ulaq. Il vint se planter devant Nez Crochu et énonça en désignant Chagak du doigt :

— Ton mari, Shuganan, a dit qu'il nous raconterait des histoires, ce soir.

Chagak s'en réjouit. Il n'y aurait pas une longue soirée ennuyeuse, les hommes se plaignant des enfants réunis dans ce lieu si étroit, Chagak s'efforçant de faire plaisir à tout le monde tout en s'occupant des bébés. Il ne serait plus nécessaire de tenir un repas prêt pour le retour des hommes, il suffirait d'entretenir les lampes et ensuite il n'y aurait qu'à écouter le conteur.

Longues Dents arriva le premier et prit place entre Nez Crochu et Petit Canard. Il ébouriffa les cheveux de Premier Flocon. L'enfant saisit la main de Longues Dents et grogna comme une loutre. Longues Dents échangea un regard avec Nez Crochu et se mit à rire. En interceptant ce regard, Chagak eut l'impression d'être une intruse et baissa la tête, en feignant de s'intéresser à son jupon.

Shuganan et Oiseau Gris descendirent ensemble dans l'ulaq. Chagak avait espéré que Shuganan s'assiérait à côté d'elle, mais il s'installa près de Longues Dents et les deux hommes parlèrent de la construction du nouvel ulaq.

Kayugh arriva le dernier. Il prit place près de Chagak et la regarda soigner son fils. Sachant la gratitude qu'elle lirait sur son visage, Chagak n'osa pas lever les yeux.

Mais bientôt Baie Rouge réclama l'attention de son père et grimpa sur ses genoux. Chagak commença, alors, à se poser des questions à propos de cet homme qui s'intéressait à sa fille autant que la plupart des hommes à leurs fils. Un homme qui n'avait pu laisser mourir son nouveau-né privé de mère.

Assise sur les talons, les genoux levés, un bébé dans chaque bras, Chagak cajola les enfants. Tous deux avaient beaucoup de cheveux, noirs et épais. Tandis qu'elle caressait la tête de Samig, il s'arrêta de téter pour la regarder un long moment. Amgigh ne s'arrêta pas mais s'accrocha plus fort à son sein.

— Ma petite-fille, porte-moi de l'eau, lui dit soudain Shuganan d'une voix forte qui couvrait celles de tous les autres.

Il changea de place et alla s'asseoir sur une pile de peaux de phoque à côté de Kayugh. Chagak se leva, ouvrit une outre d'eau fixée sur une poutre et la lui tendit. Il but longuement, mit l'outre par terre et posa ses mains noueuses sur ses genoux.

D'abord il s'adressa à Kayugh et parla comme si personne d'autre n'écoutait.

— Tu m'as demandé l'histoire de mon peuple, dit-il, et comment j'étais venu sur cette île. Je vais te le dire maintenant. Le temps est venu de se souvenir.

Chagak ferma les yeux. Elle pouvait se détendre. Personne ne s'inquiéterait si les lampes filaient et s'éteignaient.

Elle savait que Shuganan leur dirait en grande partie la vérité, mais aussi ce qui ne l'était pas. Ce serait l'histoire qu'il avait décidé de raconter aux Chasseurs de Baleines quand ils iraient les voir pour les prévenir. Elle savait qu'elle devait se rappeler ce qu'il disait — pour la protéger et se protéger lui-même et surtout préserver Samig. Mais elle devait aussi se pénétrer de l'histoire afin de s'en convaincre et ressentir la colère, la joie et l'émerveillement tandis que Shuganan s'exprimerait dans le silence de l'ulaq.

— Lorsque j'étais jeune, commença Shuganan, je faisais du troc pour mon peuple.

Il s'arrêta et Chagak comprit qu'il attendait que tout murmure ait cessé afin que tous écoutent ce qu'il avait à dire. Il reprit.

— J'ai ainsi voyagé jusqu'aux quatre coins du monde, là où des murs de glace marquent les frontières de la terre. J'ai voyagé loin dans la mer, jusqu'à des îles que peu d'hommes connaissent. J'ai connu le peuple des Morses qui chassent les ours bruns. Mais j'ai surtout connu une peuplade appelée les Petits Hommes. Ce sont des hommes de petite taille, mais de forte stature, connus pour leur habileté à la chasse et leur astuce à faire du troc.

« Au cours de la plupart de mes voyages, j'ai voyagé avec les Petits Hommes. Nous faisions des échanges avec d'autres peuples, apportant de l'huile de phoque aux Chasseurs de Morses, et ramenions des peaux et de la viande de morse pour les échanger contre de l'huile de phoque chez les Chasseurs de Baleines.

« J'appris à parler la langue des Petits Hommes et j'ai même séjourné quelque temps dans leur village. Mais plus je vivais près d'eux et plus je me rendais compte que c'étaient des gens cupides. Ils ne faisaient pas de commerce pour se procurer de la nourriture ou des vêtements et pour en apporter aux autres. Ils cherchaient à s'approprier plus qu'ils n'avaient besoin. C'est cette cupidité qui attira les mauvais esprits sur eux.

« Guidé par le mal et non par le bien, un shaman vint chez eux. Il vit tout ce dont les Petits Hommes disposaient et décida de s'emparer de tout. Il leur dit qu'il allait affaiblir les autres peuples afin qu'ils puissent tout prendre sans faire de troc.

« Ils se rendirent dans les villages sous prétexte de faire des échanges et, lors de la dernière nuit, pour célébrer leur entente, les Petits Hommes se levaient et égorgeaient tous les gens du village afin de prendre tout ce qu'ils possédaient.

« Finalement ils ne firent même plus semblant de chercher à faire du troc, mais débarquèrent dans les villages, la nuit, et massacrèrent les gens.

« Alors, comme maintenant, j'étais sculpteur, les Petits Hommes attribuaient une grande valeur à mes figurines. S'ils allaient attaquer un village de Morses, ils voulaient emporter des sculptures de morses afin de les placer avec leurs amulettes; s'ils se rendaient chez les Chasseurs d'Ours, ils réclamaient des statuettes représentant des ours... »

Shuganan baissa la tête et parla non avec l'autorité d'un conteur d'histoires, mais avec celle d'un homme relatant un rêve prémonitoire.

— Il y avait toujours eu quelque chose en moi, un esprit qui se cachait dans ma tête et mes mains, me poussant à sculpter.

Chagak se rendit compte que Shuganan s écartait de l'histoire qu'ils étaient préalablement convenus de conter et elle ouvrit de grands yeux en observant le vieil homme. Elle espérait qu'il parlerait avec précaution du père de Samig.

— Ce mauvais shaman vit un grand pouvoir dans mes sculptures et tout d'abord je fus flatté de son attention. Mais plus tard je compris que mon travail était utilisé dans de mauvais desseins.

« Bien qu'ils aient essayé de me faire rester, je quittai les Petits Hommes. Je savais qu'ils me rechercheraient afin de m'obliger à retourner chez eux. Mais je voyageai de nombreux jours dans mon ikyak et arrivai sur cette île. J'y construisis mon ulaq et, après un certain nombre d'années, je pris une femme chez les Chasseurs de Baleines. Nous eûmes un fils qui lui-même épousa une femme venant de chez les Premiers Hommes, originaire du sud de l'île d'Aka. Tous deux moururent et, après de nombreuses années, ma femme mourut également, mais ils me laissèrent Traqueur de Phoques, mon petit-fils. »

Bien qu'elle gardât les yeux fixés sur Shuganan, Chagak savait que les autres la regardaient. Elle sentait leurs pensées se concentrer sur elle et elle feignit de s'occuper des bébés.

L'huile des lampes avait baissé jusqu'au niveau des mèches qui donnaient peu de lumière mais, quand Chagak leva les yeux, elle vit briller le visage de Shuganan comme s'il était éclairé par de nombreuses lampes.

Puis elle entendit la loutre lui chuchoter : « Y a-t-il si longtemps que tu n'as pas entendu raconter une histoire? Ne te rappelles-tu pas le pouvoir des pensées sur des gens partageant les mêmes idées, perdus dans le même rêve? Comment as-tu pu oublier ce pouvoir? »

Mais Chagak savait que Shuganan en était arrivé à cet endroit de l'histoire qu'elle ne devait pas manquer. La partie la concernant ainsi que Samig. Aussi chassa-t-elle de son esprit les chuchotements de la loutre et écouta-t-elle Shuganan.

— Quand mon petit-fils fut assez âgé, il prit une femme qu'il alla chercher dans le village de sa mère.

Shuganan se tourna pour regarder Chagak.

— Aujourd'hui je peux légitimement considérer Chagak comme ma petite-fille. Mais un jour qu'il était parti à la chasse, Traqueur de Phoques ne revint pas. Chagak était sur le point de prendre le deuil et de se considérer comme veuve, mais, le septième jour, Traqueur de Phoques revint. Notre joie de le revoir fut vite assombrie quand il nous apprit que le village de Chagak avait été anéanti et que toute sa famille avait été exterminée. Il avait passé trois jours à enterrer les morts et à faire des cérémonies mortuaires.

« Je savais que ce ne pouvait être que les Petits Hommes et plus tard au cours de l'été deux envoyés de chez les Petits Hommes vinrent sur notre plage. Nous en avons tué un mais l'autre tua Traqueur de Phoques et réussit à s'enfuir, laissant Chagak veuve avec un fils qui devait naître le printemps suivant.

« Avant de quitter le village, le Petit Homme nous déclara qu'il reviendrait avec son peuple pour nous tuer avant d'aller attaquer les Chasseurs de Baleines dans leur île plus à l'ouest.

« La mère de Chagak et ma femme appartenaient toutes les deux au peuple des Chasseurs de Baleines. Aussi Chagak et moi avons-nous décidé de faire le voyage au printemps pour aller prévenir les Chasseurs de Baleines et nous comptons partir bientôt.

« Nous ne vous demandons pas de venir avec nous. Ce n'est pas votre peuple qui a été anéanti et vous ne devez aucune allégeance aux Chasseurs de Baleines. Mais nous devons partir. »

Chagak était assise, immobile dans la tranquillité de l'ulaq. Elle sentait la surprise des autres à la fin abrupte du récit. D'habitude les histoires se poursuivaient jusqu'à très avant dans la nuit, l'une offrant une suite logique à une autre.

Croyaient-ils Shuganan ? Il y avait peu de mensonges. Il avait omis de préciser qu'il était lui-même un Petit Homme, et avait affirmé que Traqueur de Phoques était son petit-fils, en ajoutant ce qu'elle souhaitait tant n'être pas un mensonge : que Traqueur de Phoques était le père de Samig.

En fait, en entendant Shuganan prononcer ces paroles, ce fut comme si elles étaient vraies, comme si sa façon de raconter l'histoire l'authentifiait et faisait de Samig le fils de Traqueur de Phoques. Elle serra son fils contre elle. Et s'ils devinaient la vérité? se demanda-t-elle. Et s'ils découvraient la vérité au sujet d'Homme-Qui-Tue ? Ils ne laisseraient pas Samig en vie. Il serait considéré comme un Petit Homme, un ennemi.

Elle serra Samig un peu plus fort et cette fois il se mit à pleurer en poussant un cri aigu qui résonna dans l'ulaq silencieux. Puis le fils de Kayugh se mit également à pleurer. Et Chagak eut l'impression que les deux bébés avaient entendu parler des esprits et qu'ils pleuraient pour des chagrins que Shuganan et Chagak ne voyaient pas.

La jeune femme sortit du cercle et entra dans sa chambre. Elle tira le rideau derrière elle et souhaita pouvoir rester dans l'ulaq pour toujours, à l'abri avec les deux enfants dans ses bras.

35

Assise sur le sol nu du nouvel ulaq, Chagak triait un sac de bruyère sèche. Elle coupait toutes les tiges abîmées ou effilées qui pourriraient facilement. Le reste serait répandu sur le sol de l'ulaq et recouvert par des tapis d'herbe tressés.

Nez Crochu et Petit Canard travaillaient près d'elle et terminaient les nattes. Le nouvel ulaq était plus grand que celui de Shuganan. Même une fois les chambres séparées par les rideaux tirés, il y avait encore assez de place pour de nombreuses personnes, leur permettant de travailler ensemble dans la salle commune.

Nez Crochu désigna la chambre la plus grande, au fond de l'ulaq :

— Longues Dents va dormir là, affirma-t-elle.

Chagak fronça les sourcils :

— Je croyais que Kayugh était le chef, s etonna-t-elle.

— Shuganan ne t'a pas dit ? répliqua Nez Crochu, Kayugh et Baie Rouge resteront dans l'ulaq de Shuganan. Kayugh préfère être près de son fils et voir comment tu le soignes.

L'estomac de Chagak se serra. Shuganan et elle ne resteraient pas seuls comme elle l'avait espéré. Mais elle essaya de cacher sa déception. Il était naturel que Kayugh souhaitât être près de son fils, se dit-elle, et qu'il ait préféré rester dans l'ulaq de Shuganan, mais dans ce cas, l'ulaq appartiendrait-il toujours à Shuganan? Ne serait-il pas humilié de n'être plus le maître chez lui ? Peut-être devrait-elle proposer de venir habiter dans ce nouvel ulaq afin de ramener Kayugh parmi les siens? Mais, alors, qui s'occuperait de Shuganan ?

— Ton mari est mort, reprit Nez Crochu.

Ces mots firent sursauter Chagak et elle resta

immobile, la bouche ouverte, sans répondre. Nez Crochu n'attendait pas de réponse et poursuivit :

— Peut-être que Kayugh désire t'épouser.

Chagak se sentit rougir. Elle essaya d'écouter

tandis que Nez Crochu lui parlait de l'habileté de Kayugh à la chasse, mais la crainte paralysa les mains de Chagak et précipita sa respiration.

Elle savait que sa mère avait été une épouse heureuse et Nez Crochu, quand elle parlait du temps passé derrière les rideaux tirés, avait les yeux brillants et des rires étouffés, sans la moindre frayeur, mais Chagak avait vécu une expérience traumatisante et n'avait pas envie de recommencer. Elle avait constaté la fréquence des visites de Longues Dents sur la couche de ses femmes, au cours des quelques jours passés dans l'ulaq de Shuganan, et elle frissonnait, étendue sur son matelas d'herbe, au souvenir de ce qu'avait fait Homme-Qui-Tue. « Tous les hommes ne sont pas cruels », lui chuchotait la loutre, nuit après nuit, mais Chagak ne souhaitait pas redevenir une épouse.

Kayugh aiguisa son harpon avec un morceau de lave. C'était le premier soir depuis l'installation de Longues Dents et d'Oiseau Gris dans leur ulaq et Kayugh appréciait le calme de l'ulaq de Shuganan.

Ce dernier était assis près d'une lampe à huile, penché sur un morceau d'ivoire qu'il sculptait. Il remuait les yeux et la bouche en travaillant comme s'il s'adressait silencieusement à la sculpture qu'il était en train de créer.

Chagak terminait un chigadax pour Shuganan, taillé dans la peau de la langue de baleine au lieu de morceaux d'intestin de phoque, et il n'avait fallu que quelques soirées pour le coudre. Baie Rouge avait posé la tête sur les genoux de Chagak et les deux bébés étaient suspendus chacun à un de ses seins. Elle était si petite que Kayugh la distinguait à peine au milieu des enfants.

Il faudrait que tout reste ainsi, pensa-t-il. En paix, dans la tranquillité. Il avait parlé plusieurs fois à Shuganan du projet de voyage chez les Chasseurs de Baleines. Kayugh aurait voulu que Chagak reste là, mais Shuganan avait refusé.

— Que connaissent les femmes aux batailles? avait demandé Kayugh.

Et Shuganan avait répondu :

— Tu dis que tu décideras peut-être de venir avec nous. Dans ce cas, j'en serais heureux. Mais que connais-tu toi-même des batailles? T'es-tu jamais battu avec un autre homme?

— Non, avait concédé Kayugh, mais je sais me servir d'une lance. J'ai combattu des phoques et des lions de mer. Les hommes ne doivent pas être très différents.

— Les hommes pensent et ils haïssent, dit Shuganan. Les animaux se battent seulement pour vivre, peut-être parfois pour protéger leurs jeunes. Les hommes se battent avec la haine au cœur pour le pouvoir ou pour s'approprier des biens. C'est une différente sorte de combat qui éveille parfois de mauvais esprits.

Kayugh tripota son amulette. Le calme de l'ulaq était si loin de toute idée de combat. Il regarda Chagak soigner les bébés. Son fils était toujours frêle comparé à Samig mais sa maigreur ne faisait plus craindre pour sa vie.

— Je ne veux pas que Chagak aille chez les Chasseurs de Baleines, dit soudain Kayugh d'une voix qui résonna dans l'ulaq.

— Que vaut-il mieux? demanda calmement Shuganan, l'emmener ou la laisser ici ? Les Petits Hommes connaissent cette plage. Ils sont au courant de mes sculptures. Ils ont envoyé deux éclai-reurs ici, Kayugh. L'un devait rester en prenant Chagak pour femme ou pour passer l'hiver. Nous l'avons tué, mais l'autre est reparti chez son peuple. Il reviendra. Voudrais-tu que Chagak reste pour lui dire que son grand-père a tué un de leurs chasseurs? De plus, il y a Oiseau Gris. Si nous laissons les femmes, il voudra rester. Et j'ai vu la façon dont il regarde Chagak.

Kayugh réfléchit en silence.

— Tu as raison, dit-il finalement. Mais si nous devons partir il ne faut pas tarder. Qu'arrive-rait-il si les Petits Hommes venaient pendant que nous sommes là?

— Ce sont d'abord des chasseurs, assura Shuganan, et des guerriers ensuite.

Il tournait entre ses mains le morceau d'ivoire qu'il sculptait, son couteau creusant d'une manière précise jusqu'à ce que Kayugh distingue les yeux et le nez d'un phoque qui venait de naître sous ses doigts agiles.

Kayugh acquiesça mais il était quand même mal à l'aise. Il n'était pas bon d'emmener Chagak avec eux. Et que penseraient les Chasseurs de Baleines de Chagak, l'une des leurs, avec un fils et pas de mari?

Chagak creusait des trous avec son poinçon, traçant une ligne nette pour planter l'aiguille qui formerait les premiers points de la couture imperméable, mais, de temps en temps, elle levait la tête pour regarder Kayugh et Shuganan.

Comme toujours quand il sculptait, celui-ci prêtait peu d'attention à ce qui se passait autour de lui, à ce que disaient les autres et à l'activité de l'ulaq. C'était peut-être la raison pour laquelle lui et sa femme n'avaient pas eu d'enfants, pensa Chagak. Peut-être accordait-il trop d'attention à sa sculpture et ne restait-il rien pour sa femme, rien pour commencer lame d'un enfant.

Chagak regarda Kayugh et détourna vivement les yeux. Elle était préoccupée que cet homme soit si souvent dans ses pensées et une fois, au cours des dernières nuits, il était même venu dans ses rêves. Il s'était allongé près d'elle et lui avait caressé le visage jusqu'à ce qu'elle se réveillât toute tremblante.

Pour se réconforter, elle avait pris le fils de Kayugh plus près d'elle et réveillé Samig, endormi dans son berceau au-dessus de sa tête. Puis elle avait bercé doucement les deux enfants, heureuse de sentir la force de Samig et la douceur d'Amgigh. Elle avait fait courir son doigt sur le bras de Samig, et sourit en le voyant attraper son doigt dans sa petite main, puis elle avait fait la même chose avec le fils de Kayugh. Elle n'attendait pas de réaction, le bébé bougeait rarement ses mains de son sein. Mais quand elle lui caressa le bras, lui aussi saisit son doigt et s'y accrocha.

Elle avait baissé les yeux sur la tête d'Amgigh, avec un sentiment de joie. Elle avait souhaité le voir vivre pour le bonheur de Kayugh. Cet homme avait assez souffert, sans devoir encore perdre un fils. Maintenant elle savait qu'elle voulait aussi voir vivre l'enfant pour elle. Auparavant il y avait eu une sorte de distance, quelque chose que Chagak avait mis entre elle et l'enfant. Une protection. Il était encore trop tôt depuis la disparition de Pup. Elle ne pouvait supporter l'idée d'espérer, de prier et de se dire que l'enfant allait mieux alors qu'il s'approchait plus près de la mort. L'espoir n'apportant que davantage de souffrance.

Mais tout en le combattant son intérêt avait grandi, s'était glissé dans son âme, alors qu'elle était occupée à des tâches matérielles et maintenant elle soignait l'enfant non seulement pour Kayugh, mais pour elle.

Tout en cousant, Chagak songea à Samig et Amgigh grandissant ensemble, apprenant à utiliser un ikyak, à chasser. Puis soudain, comme si l'idée ne venait pas d'elle mais lui était soufflée par quelqu'un d'autre, elle se dit qu'il vaudrait mieux que Samig ait un père.

Non, il avait Shuganan, se dit-elle. Mais les propres paroles de Shuganan lui revinrent en mémoire : « Je suis vieux. »

Chagak secoua la tête et enfonça son aiguille dans le trou. Je n'ai pas besoin d'un mari, pensa-t-elle, et, en poussant son aiguille, elle enfonça les mots de Shuganan hors de ses pensées.

Il était tôt le matin et Chagak venait juste de rincer les paniers de nuit. Elle se tenait en haut de l'ulaq et regardait le cercle rouge du soleil se glisser sous les nuages qui recouvraient le ciel. Pour la première fois depuis que Kayugh lui avait apporté son fils, elle avait laissé les deux bébés dans l'ulaq. Amgigh dans les bras de son père, Samig dans son berceau.

Soudain, sous la caresse du vent et la clarté d'un jour nouveau, elle se sentit jeune, comme si, en fermant les yeux et en donnant assez de force à ses pensées, elle pouvait se retrouver dans son propre village, dans l'ulaq de son père, attendant l'arrivée de l'ikyak de Traqueur de Phoques au milieu des vagues. Mais elle entendit les pas lents de Shuganan montant la rejoindre et elle sentit ses seins lourds de lait et le pesant chagrin qu'elle portait toujours en elle depuis la disparition de son peuple.

— Il t'a demandée pour femme, dit Shuganan qui parla avant même de sortir de l'ulaq.

Pendant un moment Chagak crut avoir mal entendu et se pencha sur le vieil homme comme pour mieux l'entendre.

— Kayugh te désire pour femme, répéta Shuganan. Il ne veut pas que tu ailles chez les Chasseurs de Baleines sans un mari.

Pendant un long moment, Chagak ne répondit pas et garda les yeux sur la mer, trouvant ainsi un moyen de s'évader au milieu des flots. Mais finalement elle se retourna.

— Nous devrions partir maintenant, dit-elle, nous trouverons une autre île. Nous recommencerons. Nous pourrons revenir ici faire du troc...

La colère qui brilla dans les yeux de Shuganan l'empêcha de poursuivre.

— Et que feras-tu avec Amgigh? demanda-t-il. Le laisseras-tu ici, privé de lait, juste au moment où il commence à devenir fort ? Ou bien l'empor-teras-tu avec toi, laissant Kayugh sans la joie d'avoir un fils ?

Shuganan releva les manches de son parka sur ses poignets et tendit les mains vers elle, ses doigts déformés, les mains tremblantes.

— Je suis vieux, Chagak, soupira-t-il. Comment pourrais-je tenir une lance? Comment pourrais-je tirer avec un arc ? Je ne peux veiller sur toi et Samig. Ne pouvez-vous être mari et femme ? Chasseur et mère ?

La gorge serrée, Chagak répondit :

— Je ne veux pas être une épouse.

— Chagak, reprit Shuganan d'une voix ferme mais calme, ce n'est pas quelque chose que tu peux choisir. Tu dois avoir un mari. Kayugh est un brave homme. Si tu ne choisis pas Kayugh, peut-être qu'un homme faible comme Oiseau Gris te prendra de force et alors tu n'auras plus le choix.

— Je suis assez forte pour tuer Oiseau Gris et je suis assez forte pour rester seule.

Shuganan se laissa tomber sur le toit de l'ulaq.

— Oui, dit-il enfin, tu es assez forte pour rester seule.

Il garda longtemps le silence et Chagak se prit à espérer qu'il était d'accord avec elle, mais il reprit :

— Pour toi il sera peut-être plus nécessaire qu'à quiconque d'être forte pour appartenir à quelqu'un.

36